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Chapter 21 - La lettre de Chloé

Le lendemain du mail de Pellier, Élise reçut un colis de l’école maternelle de Chloé.

La directrice avait hésité avant de l’envoyer. Elle savait que chaque objet pouvait devenir une nouvelle blessure.

À l’intérieur, il y avait un tablier taché de peinture, deux dessins, une photo de classe et une enveloppe décorée de gommettes.

Pour maman.

Élise resta longtemps sans l’ouvrir.

Marc était assis en face d’elle. Il ne dit rien.

Finalement, elle glissa un doigt sous le rabat.

La lettre avait été dictée à l’enseignante pendant un atelier intitulé « Ce que j’aime chez ma famille ».

Maman,

J’aime quand tu chantes faux dans la voiture.

J’aime quand tu mets trop de confiture.

J’aime quand tu dis que les adultes doivent dire pardon aussi.

Papa travaille beaucoup mais je l’aime quand même.

Quand je serai grande, je veux une maison avec une fenêtre ouverte tout le temps pour que personne ne soit enfermé dehors.

Je t’aime jusqu’à la lune et après.

Chloé.

Élise dut poser la feuille.

Elle pleura longtemps, sans chercher à se retenir.

Marc passa dans la cuisine et revint avec un verre d’eau.

« Une fenêtre ouverte », murmura-t-il.

Élise hocha la tête.

« Elle détestait les portes fermées. »

« Comme toi. »

« Pas avant. »

Elle regarda la lettre.

« Peut-être que j’ai passé des années dans une maison pleine de portes fermées sans le voir. »

Ce soir-là, pour la première fois, elle éteignit la petite veilleuse de Chloé avant de dormir.

Pas pour tourner la page.

Pour reconnaître que la nuit existait même sans lumière artificielle.

Le lendemain, Besson lui annonça que Pellier souhaitait négocier.

« Il propose de restituer une partie des fonds, de renoncer à toute revendication sur le trust et de coopérer sur les sociétés écrans en échange d’un accord civil. »

« Et le pénal ? »

« Il ne peut pas négocier avec nous ce qui relève du parquet. »

« Donc il essaie de limiter les dégâts. »

« Oui. »

Élise réfléchit.

« Je veux le voir. »

Besson soupira.

« Je savais que tu dirais ça. »

La rencontre eut lieu dans un cabinet de médiation.

Pellier semblait plus vieux que sur les photos. Son infarctus avait laissé une fragilité visible dans ses gestes.

Mais son regard restait précis.

« Élise », dit-il.

« Arnaud. »

« Vous ressemblez à Marianne quand vous êtes en colère. »

« Ne parlez pas de ma mère. »

Il inclina la tête.

« Très bien. »

Elle posa le mail Structure M devant lui.

« Vous avez utilisé le nom de mon frère pour m’empêcher d’attaquer. »

« Une précaution juridique. »

« Une falsification. »

« Les mots appartiennent aux tribunaux. »

« Et les enfants photographiés devant leur école, ça appartient à qui ? »

Pour la première fois, il sembla agacé.

« Je n’ai jamais demandé qu’on fasse du mal à Chloé. »

« Vous avez demandé qu’on la surveille. »

« Pour comprendre vos routines. »

« Elle avait trois ans. »

Pellier baissa les yeux.

« J’ai dépassé certaines limites. »

Élise sentit une colère immense, mais calme.

« Vous ne regrettez pas ce que vous avez fait. Vous regrettez d’avoir perdu. »

Il releva la tête.

« Vous croyez que votre père était meilleur ? »

« Non. Je crois qu’il a fait des erreurs et qu’il a laissé des documents permettant de les examiner. Vous, vous avez construit des mensonges pour qu’on ne puisse jamais vous examiner. »

Pellier sourit faiblement.

« Vous avez appris vite. »

« J’ai payé cher les cours. »

Il regarda la lettre de Chloé qu’Élise avait apportée dans son sac, sans qu’il puisse la lire.

« Thomas vous aimait. »

« Peut-être. »

« Il vous aime encore. »

« Ça ne change rien. »

« L’amour change toujours quelque chose. »

Élise secoua la tête.

« Non. Les choix changent les choses. L’amour sans choix corrects, c’est juste un sentiment. »

Elle se leva.

« Je ne négocie pas ma vérité pour récupérer plus vite mon argent. »

Pellier la regarda partir.

À la porte, il dit :

« Votre père ne vous a pas tout dit sur la création de l’entreprise. »

Élise se retourna.

« J’ai l’habitude maintenant. »

« Il y avait une quatrième personne. »

Elle s’immobilisa.

« Qui ? »

Après la rencontre avec Pellier, Élise ne parla pas immédiatement de Gabriel. Elle passa d’abord la soirée avec la lettre de Chloé. La phrase sur la fenêtre ouverte revenait sans cesse. Elle comprit qu’elle ne voulait pas créer une nouvelle obsession autour d’un secret ancien simplement parce qu’un adversaire l’avait agité devant elle.

Le lendemain, elle demanda à Gabriel de déjeuner.

« Pellier a parlé de votre père. »

Le visage de Gabriel se ferma.

« Qu’a-t-il dit ? »

« Que votre père était la quatrième personne au début de l’entreprise. »

Gabriel posa sa fourchette. « Je savais qu’il avait travaillé sur un prototype. Pas qu’il avait été associé. »

« Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? »

« Parce que tout ce que je savais venait de lui. Et mon père mentait beaucoup à la fin. Il buvait. Il accusait tout le monde de l’avoir trahi. Je ne voulais pas construire une théorie sur ça. »

Élise apprécia malgré elle cette prudence.

« Pellier essaie peut-être de nous diviser. »

« Probablement. »

« Mais s’il y a quelque chose, je veux le savoir. »

« Moi aussi. »

Ils décidèrent de chercher séparément dans les archives, avec Salomé comme tierce personne. Aucune information ne serait gardée par l’un ou l’autre. Cette méthode semblait presque froide, mais elle protégeait leur relation naissante d’une chose qu’Élise refusait désormais : le secret justifié par de bonnes intentions.

Le soir, elle relut la lettre de Chloé une dernière fois avant de la ranger dans un cadre discret. Pas au centre du salon. Sur une étagère, à hauteur des yeux. Elle voulait que le souvenir vive avec elle, pas qu’il dirige toute la pièce.

Pour la première fois, elle imagina une vie où le nom de Chloé ne serait pas toujours suivi d’un verbe au passé. Une vie où dire son prénom pourrait parfois faire sourire avant de faire pleurer.

Avant de partir, Pellier demanda encore une minute. « Votre père et moi avons commencé comme des amis », dit-il. Élise se retourna. « Ça ne m’intéresse pas. » Il insista : « Ça devrait. La haine qui dure vingt-sept ans commence rarement par la haine. Elle commence par une blessure qu’on nourrit parce qu’elle donne un sens à tout le reste. » Élise répondit : « Alors vous venez de me donner la meilleure raison de ne pas passer les vingt-sept prochaines années à vous haïr. » Cette fois, Pellier ne trouva rien à répondre. En sortant, Élise sentit que cette phrase était aussi destinée à elle-même.

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Pellier sourit pour la première fois avec une réelle tristesse.

« Demandez à Gabriel Renard pourquoi son père a disparu de tous les registres. »

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