Chapter 5 - La chambre rose

Élise entra dans la chambre de Chloé à six heures du matin.
La maison était encore sombre. Elle n’avait pas dormi.
Sur le petit bureau, une feuille de papier portait les dernières traces de feutre violet laissées par sa fille. Chloé avait dessiné trois fenêtres sur une maison. Une grande, une moyenne et une minuscule au grenier.
« Parce que les secrets dorment en haut », avait-elle expliqué un jour.
Élise s’était moquée gentiment.
À présent, la phrase lui revenait comme un avertissement.
Elle ouvrit les tiroirs sans savoir ce qu’elle cherchait.
Des crayons. Des autocollants. Une barrette en forme de fraise. Deux cailloux soigneusement rangés dans une boîte à bijoux en plastique.
Puis elle trouva une enveloppe pliée derrière un livre.
Papa.
Le mot était écrit en lettres tremblantes, dicté probablement à la nounou.
À l’intérieur, un dessin : Thomas tenant la main de Chloé devant un avion.
Élise s’assit sur le sol.
Elle avait passé les derniers jours à transformer Thomas en adversaire, en suspect, en directeur à suspendre. Mais pour Chloé, il restait son père.
Et c’était peut-être la partie la plus cruelle.
Quelqu’un frappa doucement à la porte.
C’était Nora, l’ancienne nounou de Chloé. Vingt-six ans, cheveux noirs attachés, manteau trop grand. Elle avait quitté son emploi six mois plus tôt pour reprendre des études d’infirmière.
« Marc m’a dit que vous étiez réveillée. »
Élise se leva.
« Entre. »
Nora regarda la chambre et se mit à pleurer.
« Je n’ai pas pu venir hier. J’étais de garde. »
« Tu n’as pas à t’excuser. »
Nora s’approcha du lit.
« Elle me faisait raconter la même histoire chaque soir. Celle du renard qui croyait que la lune le suivait. »
Élise sourit malgré elle.
« Elle me la demandait aussi. »
Elles restèrent silencieuses.
Puis Nora sortit son téléphone.
« Il faut que je vous montre quelque chose. »
Une photo apparut.
Thomas à l’aéroport du Bourget, cinq jours avant le départ annoncé pour Seattle. Sabrina se tenait près de lui. Mais un troisième homme était visible à l’arrière-plan.
Arnaud Pellier, l’administrateur qui avait voté contre la suspension de Thomas.
« Tu étais là ? »
« J’accompagnais une famille pour un vol médical. Je les ai vus par hasard. »
« Pourquoi tu as pris la photo ? »
Nora hésita.
« Parce que Thomas m’avait appelée deux semaines avant. »
« Pour quoi ? »
« Pour me demander si vous laissiez parfois Chloé dormir chez votre frère. »
Élise sentit sa nuque se raidir.
« Pourquoi aurait-il demandé ça ? »
« Je ne sais pas. Il m’a dit qu’il préparait une surprise pour votre anniversaire. »
« Mon anniversaire était trois mois plus tôt. »
Nora ferma les yeux.
« C’est ce que j’ai pensé. »
Élise prit le téléphone.
« Tu as gardé d’autres messages ? »
« Oui. »
Ils furent transférés à Besson dans l’heure.
À neuf heures, Salomé appela.
Le bracelet de Sainte-Lucie provenait d’une succession vendue aux enchères à Genève huit ans plus tôt. L’objet appartenait à une femme appelée Marianne Delmas.
La mère d’Élise.
« Donc quelqu’un a racheté le bracelet de ma mère », dit Élise.
« Oui. »
« Qui ? »
« Une société écran. »
Élise ferma les yeux.
« Bien sûr. »
« Mais nous avons le nom du mandataire. »
« Hélène ? »
« Non. »
Salomé marqua une pause.
« Arnaud Pellier. »
Le troisième homme de la photo.
Élise descendit dans la bibliothèque où Marc l’attendait.
« Pellier connaissait maman ? »
Marc secoua la tête.
« Pas à ma connaissance. »
« Tu mens mal. »
Il soupira.
« Papa et lui ont travaillé ensemble avant la création de Marceau Médical. »
« Pourquoi je ne l’ai jamais su ? »
« Parce que leur partenariat s’est mal terminé. »
« Comment ? »
Marc s’assit.
« Papa l’accusait d’avoir détourné des fonds. Pellier disait que Papa l’avait sacrifié pour sauver sa réputation. Ils se sont séparés. »
Élise se rappela les trois votes contre la suspension de Thomas.
« Et Thomas l’a fait entrer au conseil. »
« Oui. »
« Tu ne trouves pas ça important de me l’avoir dit avant ? »
Marc leva la voix.
« J’essayais de te laisser enterrer ta fille ! »
Le silence tomba immédiatement.
Il regretta ses mots.
« Élise… »
Elle recula.
« Non. Tu as raison. Tout le monde essaie de me protéger en décidant ce que je peux supporter. Thomas. Papa. Toi. »
Elle prit le dessin de Chloé posé sur la table.
« Et pendant ce temps, les secrets montent au grenier. »
Marc la regarda sans comprendre.
Élise leva le dessin.
Trois fenêtres.
La plus petite au grenier.
Elle monta l’escalier jusqu’au dernier étage, où les affaires de ses parents étaient stockées depuis des années.
Au fond d’une armoire, derrière des cartons de linge, elle trouva une vieille malle de voyage de sa mère.
La serrure était cassée.
À l’intérieur, sous des foulards soigneusement pliés, reposait une photographie d’Hélène Marceau embrassant Arnaud Pellier.
Elle datait de vingt-sept ans.
Dans la malle de Marianne, ils trouvèrent aussi des tickets de train, des cartes postales jamais envoyées et un agenda de 1998. Élise et Marc s’assirent par terre au milieu de la poussière. Plusieurs pages contenaient simplement des rendez-vous et des listes de courses. Puis, à la mi-juin, Marianne avait écrit : Hélène pleure encore. A. refuse de comprendre que Thomas n’est pas une monnaie.
« A, c’est Arnaud », dit Marc.
« Probablement. »
Une semaine plus tard : Henri veut tout dire à Michel. Je l’en empêche. Un enfant ne devrait pas perdre un père à cause de la vérité biologique.
Élise relut la phrase. « Maman aussi choisissait quels secrets les autres pouvaient supporter. »
Marc soupira. « C’était peut-être leur maladie générationnelle. »
« Alors ça s’arrête avec nous. »
Ils prirent des photos de chaque page avant de remettre l’agenda dans une pochette. Au fond de la malle, Élise trouva un petit magnétophone sans piles. Besson promit de le faire analyser.
Avant de quitter le grenier, Élise resta quelques minutes seule. La lumière entrait par une lucarne couverte de poussière. Elle se souvint de Chloé qui disait que les secrets dormaient en haut. Une phrase d’enfant venait de la conduire à des preuves qu’aucun adulte n’avait pensé à chercher.
Elle prit une photo du grenier avec son téléphone. Pas pour le dossier. Pour elle.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Marc en revenant.
« Je veux me souvenir de l’endroit où j’ai compris que tout ce qu’on cache finit par occuper de la place. »
Marc regarda les cartons. « Philosophie de grenier. »
« Exactement. »
Ils redescendirent avec la malle, les lettres et un sentiment étrange : la famille qu’ils avaient idéalisée n’était pas fausse. Elle était incomplète. Et parfois, apprendre la vérité ne détruisait pas l’amour. Cela le rendait seulement moins confortable.
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Au dos, Marianne avait écrit :
SI HENRI DÉCOUVRE QUI EST LE PÈRE, TOUT S’EFFONDRE.