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Chapter 16 - Sabrina change de camp

Le lien entre le téléphone jetable du tireur et Thomas ne signifiait pas encore que Thomas avait commandité l’attaque.

Roussel le répéta trois fois.

« Un appel n’est pas un ordre. Un numéro peut être usurpé. Un téléphone peut circuler. On vérifie. »

Élise l’écouta sans discuter. Elle avait appris à ne plus confondre ce qu’elle voulait croire avec ce qu’elle pouvait prouver.

Mais Thomas fut placé en garde à vue pour être interrogé sur ses liens avec le tireur, un ancien homme de main de Vincent Laroque nommé Sébastien Morvan.

Deux heures plus tard, l’avocat de Thomas appela Besson.

« Mon client nie tout lien récent avec Morvan. Il dit que Pellier utilisait son carnet d’adresses. »

Élise répondit :

« Qu’il le prouve. »

Dans l’après-midi, Sabrina demanda à voir Élise seule.

Elles se retrouvèrent dans un petit salon du cabinet de son avocate. Sabrina portait un jean, un pull gris et aucune trace de la femme lumineuse qui était entrée au bras de Thomas le jour du funeral.

« Je vais témoigner », dit-elle.

Élise ne réagit pas.

« Sur quoi ? »

« Tout. Sainte-Lucie. Genève. Les signatures. Les ordres de Thomas. Et ce qu’il m’a demandé de faire à votre retour de l’hôpital. »

Élise se raidit.

« Quel retour ? »

« Le jour où Chloé a été admise. »

Le silence devint lourd.

« Parlez. »

Sabrina inspira avec difficulté.

« Thomas m’a appelée depuis Sainte-Lucie. Il savait que Chloé était à l’hôpital. Il m’a demandé d’accéder à votre agenda et d’annuler toutes vos réunions de la semaine. Il a dit qu’il fallait vous laisser “absorber le choc” pour éviter que vous regardiez les comptes. »

Élise sentit ses doigts trembler.

« À quel moment ? »

« Le premier soir. Avant… avant qu’elle meure. »

« Vous saviez donc qu’elle était hospitalisée. »

Sabrina ferma les yeux.

« Oui. »

« Et vous êtes restée avec lui. »

« Oui. »

Élise se leva.

« Alors ne me dites plus jamais que vous ne saviez pas. »

« Je ne savais pas qu’elle allait mourir. »

« Moi non plus ! »

Sa voix claqua dans la pièce.

Sabrina pleura.

Élise se pencha vers elle.

« C’est ça, être parent. Vous ne savez pas si la prochaine heure sera la dernière. Alors vous venez. Vous répondez. Vous ne choisissez pas une villa parce que la probabilité de catastrophe vous semble faible. »

Sabrina baissa la tête.

Élise respira lentement.

« Pourquoi me dire ça maintenant ? »

« Parce que Thomas m’a détruite aussi, même si ce n’est pas comparable. Parce qu’il m’a fait croire que j’étais spéciale alors que j’étais utile. Et parce que je veux arrêter d’être utile aux mauvaises personnes. »

Elle sortit de son sac un carnet noir.

« Il notait certains rendez-vous ici. Il ne voulait pas qu’ils apparaissent dans son agenda numérique. Il me demandait de le garder. »

Élise ne le prit pas tout de suite.

« Vous l’avez volé ? »

« Il l’a laissé dans ma valise à Sainte-Lucie. »

Besson, appelé dans la pièce, photographia chaque page avant de transmettre l’original aux enquêteurs.

Plusieurs entrées étaient codées.

A.P.

V.L.

G.

Une initiale revenait plus souvent que les autres : M.

« Marianne ? » demanda Sabrina.

Élise secoua la tête.

« Ma mère est morte. »

« Michel ? »

« Mort aussi. »

Besson pointa une date récente.

M — 14 novembre — 22 h — parking clinique Saint-Augustin.

Le quatorze novembre était la veille du départ de Thomas.

Roussel obtint les images de vidéosurveillance du parking.

Thomas y rencontrait une femme brune en manteau rouge.

La caméra ne captait pas bien son visage.

Mais lorsqu’elle tourna légèrement la tête, Élise sentit son souffle se couper.

« Je la connais. »

« Qui ? » demanda Roussel.

Élise regarda encore l’écran.

« Docteure Maud Lefèvre. »

La pédiatre de Chloé depuis sa naissance.

Cette fois, Roussel ne lui demanda pas de ne pas faire de lien trop vite.

Après la révélation de Sabrina, Élise resta plusieurs minutes seule dans le couloir. Elle avait besoin de décider si sa colère devait devenir action ou seulement être ressentie. Besson la rejoignit sans parler.

« J’ai envie de lui dire qu’elle n’a pas le droit de pleurer », murmura Élise.

« Vous pouvez. »

« Mais ce serait faux. Tout le monde a le droit de pleurer. Même ceux qui ont fait du mal. »

« Ça ne vous oblige pas à les consoler. »

Cette nuance l’aida.

Quand elle retourna dans la pièce, elle demanda à Sabrina de reprendre depuis le début du voyage, heure par heure. Sabrina raconta Genève, le notaire, le transfert de documents, puis Sainte-Lucie. Elle parla aussi d’une nuit où Thomas avait reçu un appel d’Élise, vu son nom s’afficher et posé le téléphone face contre table.

« Il a dit quoi ? » demanda Élise.

Sabrina pleurait. « Il a dit : “Si je réponds, elle me fera rentrer.” »

Élise ferma les yeux.

« Et vous ? »

« J’ai dit qu’il devrait peut-être répondre. »

« Peut-être. »

« Oui. J’ai dit peut-être. Je suis désolée. »

Élise la regarda. « Gardez votre désolée. Transformez-la en vérité utile. »

Sabrina acquiesça.

Elle donna ensuite les coordonnées d’un chauffeur local qui avait conduit Thomas, Pellier et Hélène à une banque privée. Les enquêteurs purent confirmer le rendez-vous. La banque, contrainte par la justice, transmit des logs d’accès prouvant que Thomas avait participé à la création d’une structure de transfert.

Ce n’était pas encore toute la fraude. Mais c’était une preuve indépendante, extérieure aux témoignages familiaux.

Élise ressentit quelque chose de proche du soulagement. Pas parce que Thomas était davantage coupable. Parce que la vérité dépendait un peu moins de la parole de personnes blessées, menteuses ou effrayées.

Le soir, Sabrina envoya à Élise un dernier message : Je ne vous demanderai plus de croire que je ne savais pas. Vous aviez raison. Je savais assez pour partir et je ne l’ai pas fait. Élise lut la phrase plusieurs fois. Elle ne répondit pas. Pourtant, elle conserva le message. Non comme promesse de réconciliation, mais parce qu’il contenait enfin quelque chose de rare dans cette affaire : une reconnaissance sans excuse ajoutée derrière. Elle se demanda combien de vies auraient été différentes si les adultes autour de Chloé avaient appris plus tôt à prononcer une faute sans immédiatement lui construire un abri.

Avant de partir, Élise demanda à Sabrina une chose très simple : « Quand tout ça sera terminé, ne racontez pas que vous avez été seulement victime. » Sabrina releva les yeux. Élise poursuivit : « Vous avez été manipulée, oui. Mais vous avez aussi fait des choix. Gardez les deux vérités ensemble. » Sabrina acquiesça. Cette exigence comptait pour Élise parce qu’elle se l’appliquait aussi. Elle avait été trompée, mais elle voulait comprendre pourquoi elle avait si longtemps accepté de ne pas regarder. Pas pour se condamner. Pour ne pas répéter.

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Elle prit son téléphone.

« On la convoque maintenant. »

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