Chapter 15 - Le prix du silence

Vincent Laroque accepta de rencontrer Élise dans un restaurant fermé entre deux services.
Roussel connaissait le rendez-vous. Deux policiers en civil étaient assis dans une voiture à proximité.
Laroque arriva cinq minutes en retard, manteau gris sur les épaules. Il avait la cinquantaine, le visage marqué, une cicatrice près de la bouche.
« Vous avez amené la police », dit-il.
« Vous avez travaillé pour Pellier. Je n’allais pas venir seule. »
Il hocha la tête.
« Raisonnable. »
Élise ne s’assit pas tout de suite.
« Qui a mis la carte dans le lapin ? »
Laroque prit place.
« Nora. Mais quelqu’un lui a dit de le faire. »
« Qui ? »
« Hélène. »
Élise sentit la surprise se mélanger à la colère.
« Hélène savait que Nora enregistrait ? »
« Elle savait que Thomas était surveillé par Pellier. Elle voulait qu’il existe une trace. »
« Et vous, vous faisiez quoi ? »
Laroque baissa les yeux.
« Je travaillais pour les deux camps. »
« Voilà qui inspire confiance. »
« Je n’ai pas dit que j’étais quelqu’un de bien. »
Il posa une enveloppe sur la table.
« Pellier m’a engagé pour suivre Thomas, Sabrina et vous. Hélène me payait séparément pour lui dire ce qu’Arnaud préparait. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle avait peur de lui. »
« Elle l’a pourtant aidé pendant des années. »
« Oui. Jusqu’à ce qu’elle comprenne que pour lui, Thomas n’était pas un fils. C’était un outil. »
Élise ouvrit l’enveloppe.
Des photos de Thomas, de Pellier, de Sabrina, d’elle-même.
Puis une photo de Chloé devant son école.
Élise releva brusquement la tête.
« Pourquoi avez-vous photographié ma fille ? »
« Ordre de Pellier. »
« Pourquoi ? »
« Il voulait connaître vos habitudes. Les sorties. Les personnes qui pouvaient la garder. »
Le sang d’Élise se glaça.
« Pour l’enlever ? »
« Je ne sais pas. Je n’ai jamais accepté de faire plus que suivre. »
« Mais vous avez pris les photos. »
« Oui. »
Elle le détesta instantanément.
« Vous voulez une médaille pour avoir fixé votre limite morale après avoir photographié une enfant ? »
Il encaissa.
« Non. Je veux rester vivant. »
« Alors pourquoi parler maintenant ? »
« Parce que Pellier m’a demandé de récupérer les actes du trust et les vidéos. Puis il a envoyé quelqu’un d’autre quand j’ai refusé. »
« La femme à la bague. »
« Oui. »
« Qui est-elle ? »
Laroque hésita.
« Je ne connais pas son vrai nom. On l’appelle Diane. »
« Et la bague de ma mère ? »
« Elle lui a été donnée par Thomas pour faciliter une usurpation. »
Élise sentit son estomac se retourner.
« Donc Thomas savait ? »
« Qu’une femme se ferait passer pour un membre de votre famille dans certaines archives privées, oui. »
« Quand ? »
« Il y a neuf mois. »
« Avant la mort de Chloé. »
« Oui. »
Élise ferma l’enveloppe.
« Pourquoi Thomas est-il réellement parti à Sainte-Lucie ? »
Laroque regarda autour de lui.
« Pour rencontrer un banquier et préparer une sortie de fonds. Le voyage romantique était la couverture. »
« Et Sabrina ? »
« Une couverture dans la couverture. Pellier savait que s’il y avait un scandale, tout le monde regarderait l’adultère. Pas les comptes. »
Élise se sentit soudain épuisée.
« Donc même sa trahison était utile. »
« Peut-être qu’elle était réelle aussi. Les gens sont capables de faire deux mauvaises choses pour deux mauvaises raisons en même temps. »
Elle le regarda.
« Et Chloé ? »
Laroque resta silencieux.
« Est-ce que quelqu’un a provoqué sa maladie ? »
Il secoua fermement la tête.
« Pas à ma connaissance. Et si vous cherchez ça, vous risquez de vous perdre. Ce que je sais, c’est que sa maladie a créé une panique chez Thomas. Il devait rentrer. Pellier lui a ordonné de rester parce qu’un rendez-vous bancaire était prévu. »
Élise sentit les larmes monter.
« Thomas savait qu’elle était malade ? »
Laroque baissa la voix.
« Oui. »
« Comment ? »
« Je l’ai entendu dire à Pellier : “Élise dit qu’elle est à l’hôpital.” Pellier lui a répondu : “Si tu pars maintenant, tout tombe.” »
Élise resta immobile.
Le monde ne s’écroula pas. Il avait déjà appris à le faire en silence.
« Et Thomas ? »
« Il a demandé si la fièvre était grave. Puis il a coupé son téléphone. »
Élise regarda par la fenêtre.
Pendant des jours, elle s’était accrochée à une nuance : Thomas ne savait peut-être pas à quel point Chloé allait mal.
Cette nuance venait de mourir.
Laroque poussa un dernier document vers elle.
« Il y a le prix de mon silence. »
Un contrat de confidentialité, payé par Orion Strategy.
Deux cent mille euros.
« Vous avez accepté ? »
« Oui. »
« Et maintenant vous parlez. »
« Parce que quelqu’un a essayé de me tuer hier soir. »
Il releva sa manche.
Un bandage entourait son avant-bras.
« Ma voiture a été forcée contre une glissière. »
Élise se leva.
« Vous allez tout dire à Roussel. »
« C’est prévu. »
Au moment où il se leva à son tour, la vitre du restaurant éclata.
Un projectile traversa la salle et se ficha dans le mur.
Laroque se jeta au sol.
Élise resta pétrifiée une fraction de seconde.
Puis un homme surgit de l’arrière-cuisine, l’attrapa par l’épaule et la tira derrière le comptoir.
C’était Gabriel.
« Ne bougez pas ! » cria-t-il.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
« Roussel m’a demandé de rester à proximité. »
Un second choc résonna dehors.
La police intervint.
Quelques minutes plus tard, Roussel entra, furieuse.
« Personne ne quitte la pièce. »
Élise regarda Gabriel.
« Vous avez une manière très étrange de faire de la comptabilité. »
Il eut un rire nerveux.
« Je préfère les tableurs. »
Roussel revint avec une information.
Le tireur avait été arrêté deux rues plus loin.
Après le tir, Élise passa plusieurs heures à l’hôpital pour vérifier qu’elle n’avait pas été touchée par des éclats de verre. Elle n’avait qu’une coupure superficielle au front. Laroque, lui, souffrait d’une entorse en se jetant au sol. Gabriel avait une éraflure au coude.
Dans le couloir des urgences, Élise eut une crise de panique. Le bruit des chariots, l’odeur de désinfectant et le bip d’un moniteur suffirent. Elle se retrouva soudain dans la nuit où Chloé était morte.
Elle s’appuya contre le mur.
Gabriel s’approcha mais resta à deux mètres. « Élise, regardez-moi. »
« Je ne peux pas. »
« D’accord. Regardez le sol. Dites-moi combien de carreaux vous voyez devant vos chaussures. »
Elle inspira difficilement. « Six. »
« Quelle couleur ? »
« Gris. »
« Très bien. Votre manteau ? »
« Noir. »
« Ma cravate ? »
Elle leva malgré elle les yeux. « Vous ne portez pas de cravate. »
« Exact. C’était un piège. »
Un rire étranglé lui échappa. La panique recula assez pour qu’elle respire.
Plus tard, elle lui demanda où il avait appris ça.
« Ma sœur faisait des crises d’angoisse après la chute de notre père. On a appris des techniques. »
Élise hocha la tête. « Merci de ne pas m’avoir touchée. »
« Je ne savais pas si vous le vouliez. »
Cette réponse la marqua. Thomas touchait toujours comme s’il avait un droit. Gabriel avait attendu une permission même dans l’urgence.
Roussel vint ensuite leur annoncer que la balle avait été tirée d’un pistolet artisanal depuis une voiture en mouvement. « Ce n’était pas une exécution professionnelle », dit-elle. « Plutôt une intimidation qui pouvait mal tourner. »
Élise répondit : « Comme tout le reste. Des gens qui pensent contrôler les conséquences. »
Cette nuit-là, elle dormit trois heures d’affilée. C’était peu. C’était aussi le plus long sommeil depuis l’enterrement.
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Il avait sur lui un téléphone jetable.
Le dernier numéro appelé appartenait à Thomas Marceau.