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Chapter 8 - La mère de Thomas

La Fondation Chloé Marceau pour l’Enfance n’avait jamais eu de site internet, de bureau ou de salarié.

Elle avait pourtant reçu trois millions deux cent mille euros.

Élise fixa les statuts pendant que Salomé les parcourait.

« Objet social : recherche pédiatrique, soutien aux familles, financement de soins expérimentaux », lut-elle.

Élise sentit la nausée monter.

« Ils ont utilisé son nom. »

Gabriel posa un dossier fermé devant elle.

« Les bénéficiaires économiques sont masqués par une fiducie. »

« Bien sûr. »

« Mais l’administrateur fondateur est Thomas. »

« Et Hélène ? »

« Conseil consultatif. »

Élise se leva brutalement.

« Elle savait. »

Besson leva les yeux.

« Élise, respire. »

« Ne me dites pas de respirer. »

Elle traversa la pièce.

« Ma fille mourait d’une infection foudroyante pendant que son père détournait de l’argent à travers une fondation portant son prénom. »

« Nous ne savons pas encore si chaque transfert est frauduleux. »

« Vous pensez vraiment que c’est une association de bienfaisance secrète ? »

Personne ne répondit.

Élise attrapa son manteau.

« Où allez-vous ? » demanda Gabriel.

« Voir Hélène. »

« Encore ? »

« Cette fois, elle ne choisira pas la version. »

Marc insista pour l’accompagner. Ils arrivèrent chez Hélène en début de soirée.

Elle refusa d’abord d’ouvrir.

Marc frappa plus fort.

« Hélène, on sait pour la fondation. »

Le verrou tourna presque immédiatement.

Hélène les fit entrer, pâle.

« Vous n’aviez pas le droit de— »

Élise posa les statuts sur la table.

« Pourquoi la fondation porte le nom de Chloé ? »

Hélène s’assit.

« Parce que Thomas voulait créer quelque chose pour elle. »

« Deux semaines avant sa maladie ? »

« Oui. »

« Sans m’en parler ? »

« Il préparait une surprise. »

Marc éclata de rire.

« Vous avez tous la même phrase. Surprise. Cadeau. Famille. Et derrière, il y a toujours un compte caché. »

Hélène le fusilla du regard.

Élise resta debout.

« À quoi servaient les trois millions ? »

« Je ne sais pas. »

« Faux. »

« Élise— »

« Vous étiez membre du conseil consultatif. »

« C’était honorifique. »

« Comme ma place dans l’entreprise, peut-être ? Décorative jusqu’au jour où je lis les papiers ? »

Hélène baissa les yeux.

Pour la première fois, Élise vit en elle autre chose que de l’arrogance.

De la peur.

« Qui est Arnaud Pellier pour Thomas ? » demanda-t-elle.

Hélène se raidit.

« Un vieil ami. »

« Mon père pensait-il qu’Arnaud était le père de Thomas ? »

Le silence répondit avant elle.

Marc jura.

Hélène ferma les yeux.

« Henri avait des soupçons. »

« Et toi ? »

« Je savais. »

Élise sentit une étrange absence de surprise.

« Thomas aussi ? »

« Non. »

« Tu es sûre ? »

« Je lui ai toujours dit que son père était Michel Marceau. Michel l’a élevé. Il l’aimait. Le sang n’avait pas d’importance. »

« Jusqu’à aujourd’hui. »

Hélène releva la tête.

« Arnaud a toujours considéré que ce qu’Henri avait construit lui appartenait en partie. Quand Thomas est devenu directeur général, Arnaud s’est rapproché de lui. »

« Et tu les as aidés ? »

« Au début, je pensais qu’ils voulaient seulement réparer une vieille injustice. »

Élise secoua la tête.

« On ne répare pas une injustice en volant quelqu’un d’autre. »

Hélène se mit à pleurer.

« Tu crois que je ne sais pas ? »

« Alors parle. »

La vieille femme regarda le portrait de Chloé.

« La fondation était censée servir de véhicule pour racheter des actions si le trust Delmas devenait contestable. Thomas voulait que la structure soit irréprochable en apparence. Un nom d’enfant, une cause médicale… personne ne poserait de questions. »

Élise eut envie de vomir.

« Il a choisi le nom de sa fille pour cacher de l’argent. »

« Oui. »

« Et tu l’as laissé faire. »

« Oui. »

Marc se détourna.

Élise resta immobile.

Hélène essuya ses joues.

« Mais il y a quelque chose que je n’ai jamais accepté. Arnaud voulait aller plus loin. Il voulait faire disparaître certains documents de ton père. »

« Lesquels ? »

« Les actes d’origine du trust. »

Élise se pencha.

« Où sont-ils ? »

« Je ne sais pas. »

« Encore un mensonge ? »

« Non. Henri les a cachés. »

Marc se tourna vers elle.

« Où ? »

Hélène secoua la tête.

« Marianne le savait. »

La mère d’Élise.

Encore elle.

Hélène se leva et ouvrit un tiroir.

Elle en sortit une petite clé ancienne.

« Elle m’a donné ça avant de mourir. Elle m’a dit : “Si Élise doit un jour choisir entre son mari et son nom, donne-lui la clé.” »

Élise prit l’objet.

Une minuscule lettre D était gravée sur le métal.

« D comme Delmas ? » demanda Marc.

Après l’aveu d’Hélène sur la fondation, Élise demanda à voir tous les procès-verbaux du prétendu conseil consultatif. Il n’y en avait presque aucun. Deux réunions avaient été documentées sur quatre ans, toutes deux avec des signatures électroniques impossibles à authentifier. Les autres décisions venaient de “consentements unanimes” envoyés par mail.

« C’est une coquille juridique », dit Besson. « Assez réelle pour ouvrir des comptes. Pas assez active pour attirer l’attention. »

Élise répondit : « Et avec le prénom d’une enfant pour rendre la coquille sympathique. »

Dans un dossier, elle trouva un projet de brochure jamais publié. Une photo générique d’enfant malade et la phrase : Parce que chaque minute compte. Elle eut envie de déchirer la feuille. Au lieu de cela, elle la remit soigneusement dans la pochette.

« Pourquoi tu la gardes ? » demanda Marc.

« Parce que c’est une preuve. Et parce que je refuse de laisser ma colère choisir ce qui disparaît. »

Hélène, bouleversée, leur raconta ensuite la première fois où Thomas avait proposé le nom de Chloé. « J’ai dit non. Arnaud a ri. Il a dit que les meilleures structures étaient celles auxquelles personne ne voulait poser de questions. »

Élise sentit son dégoût monter. « Et vous avez quand même signé. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Hélène regarda ses mains. « Parce qu’à force de faire un petit compromis pour éviter une grande catastrophe, on finit par vivre à l’intérieur du compromis. »

Élise resta silencieuse. Elle détestait la phrase parce qu’elle la comprenait. Elle-même avait accepté des petites humiliations pour préserver la paix du mariage. Pas des crimes, jamais. Mais la logique du glissement lui était familière.

« Alors retenez bien ce que je vais vous dire », dit-elle. « À partir de maintenant, il n’y aura plus de petit compromis. Pas sur les documents. Pas sur Thomas. Pas sur Chloé. Si vous voulez coopérer, vous dites tout, même ce qui vous condamne. »

Hélène acquiesça.

Ce fut la première fois qu’Élise la vit obéir sans essayer de négocier.

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Hélène secoua la tête.

« D comme Deauville. »

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