Chapter 9 - Le lapin blanc

La maison de Deauville avait été vendue dix ans plus tôt.
Élise se souvenait pourtant de chaque pièce.
Des volets bleus. Du parquet qui grinçait dans le couloir. De l’odeur de sable humide dans l’entrée. Son père y emmenait la famille chaque été avant que les affaires ne dévorent les vacances.
« Qui l’a achetée ? » demanda Marc.
Besson consulta le registre.
« Une société immobilière. Puis revendue trois fois. Aujourd’hui, elle appartient à un couple de retraités. »
« Donc la clé n’ouvre probablement plus rien. »
Élise la fit tourner entre ses doigts.
« Maman ne donnait pas des clés pour le symbole. »
Ils partirent le lendemain matin.
Le couple qui occupait la maison, les Lemoine, accepta de les recevoir après que Besson eut expliqué la situation sans entrer dans les détails.
Madame Lemoine, petite femme énergique de soixante-dix ans, les fit entrer avec curiosité.
« Votre famille vivait ici ? »
« Oui. Quand j’étais enfant. »
Élise traversa le salon.
Le papier peint avait changé. La cheminée était la même.
« Il y avait un meuble à cartes ici », dit-elle.
« Nous l’avons trouvé dans le grenier », répondit Monsieur Lemoine. « Trop beau pour être jeté. »
Ils montèrent.
Dans le grenier, le meuble était couvert d’un drap.
La clé D entra parfaitement dans une petite serrure latérale.
Marc retint son souffle.
Un compartiment secret s’ouvrit.
À l’intérieur : des enveloppes, une cassette audio, des actes notariés et un petit cahier relié de cuir.
Élise toucha le cahier sans l’ouvrir.
Sur la couverture, son père avait écrit : Pour mes enfants, si je me trompe sur les hommes.
Elle s’assit sur une vieille malle.
Marc regarda ailleurs, soudain ému.
Ils rapportèrent les documents à Paris sans les lire sur place.
Dans le train, Élise ouvrit son sac et vit le lapin blanc de Chloé. Elle l’avait emporté sans s’en rendre compte.
« Tu dors avec maintenant ? » demanda Marc doucement.
« Je ne dors pas. »
Il ne répondit pas.
Le lapin avait une couture décousue sous le ventre.
Élise passa un doigt dessus.
Quelque chose de dur se trouvait à l’intérieur.
« Attends. »
Elle tira légèrement sur le fil.
Un petit objet plastique glissa dans sa paume.
Une carte mémoire.
Marc la fixa.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Je ne sais pas. »
Ils appelèrent Gabriel depuis le train.
« Ne la mettez dans aucun ordinateur personnel », dit-il immédiatement. « Apportez-la au cabinet. »
Une heure plus tard, dans une salle sécurisée, la carte fut copiée.
Elle contenait six vidéos prises avec un téléphone.
La première montrait Chloé dans sa chambre, riant devant la caméra.
« Papa, regarde ! »
La voix d’une femme répondait derrière l’objectif.
Nora.
Puis Thomas entrait dans la pièce.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
La vidéo s’arrêtait.
La deuxième montrait la cuisine. Thomas parlait au téléphone, croyant être seul.
« Non, maman. Pas avant qu’Élise signe. Si elle ne signe pas, Pellier trouve autre chose. »
Élise sentit ses mains devenir froides.
La troisième vidéo avait été filmée accidentellement. On voyait seulement le tapis, mais les voix étaient claires.
Hélène : « Tu ne peux pas utiliser Chloé comme levier. »
Thomas : « Je n’utilise personne. Élise fera ce qui est raisonnable. »
Hélène : « Elle ne cédera jamais ses droits. »
Thomas : « Alors elle perdra autre chose. »
Le silence dans la pièce devint étouffant.
Marc frappa la table du plat de la main.
« Cet enfoiré. »
Élise resta immobile.
« Quand cette vidéo a-t-elle été enregistrée ? »
Gabriel vérifia les métadonnées.
« Deux mois avant la maladie de Chloé. »
« Et qui l’a mise dans le lapin ? »
« Nora, probablement. »
Ils l’appelèrent.
Nora pleura dès qu’Élise mentionna la carte.
« Je voulais vous la donner. Puis j’ai eu peur. »
« Pourquoi l’avoir cachée dans le lapin ? »
« Parce que Thomas fouillait mon sac. Je l’avais entendu parler. J’avais enregistré sans qu’il le sache. Chloé a pris le lapin juste après. J’ai glissé la carte dedans en attendant de pouvoir la récupérer. Puis vous m’avez licenciée. »
Élise fronça les sourcils.
« Je ne t’ai jamais licenciée. »
Silence.
« Thomas m’a dit que c’était votre décision. »
Élise ferma les yeux.
Encore une couche.
Encore un mensonge.
Nora reprit :
« Il m’a donné deux mois de salaire pour partir vite. »
« Et tu n’as jamais demandé confirmation ? »
« J’étais vexée. Et j’avais peur de ce que j’avais entendu. »
Élise regarda le lapin blanc.
Sa fille avait dormi avec une preuve cousue contre son cœur pendant des semaines.
« Nora », dit-elle, « j’ai besoin que tu racontes tout à Besson. Tout. Même ce qui te semble sans importance. »
« D’accord. »
Après l’appel, Gabriel lança la quatrième vidéo.
Cette fois, l’image montrait nettement Thomas dans le garage, face à Arnaud Pellier.
Pellier disait :
« Si elle ne signe pas, on lui enlève ce qu’elle protège le plus. »
Thomas répondit quelque chose, mais le son était couvert par un claquement de porte.
Les deux dernières vidéos de la carte mémoire apportèrent une nuance inattendue. Dans l’une, Thomas était seul avec Chloé dans le salon. Il lui attachait maladroitement les chaussures pendant qu’elle riait. « Papa, c’est pas le bon pied. » Thomas répondait : « Les pieds devraient être interchangeables, c’est mal conçu. »
Élise dut détourner les yeux.
Marc voulut arrêter la lecture. Elle secoua la tête. « Non. Je veux tout voir. Même ce qui me rappelle qu’il l’aimait. »
La dernière vidéo avait été prise quelques jours plus tard. Thomas parlait avec Hélène. Sa voix était basse. « Je veux sortir de l’accord. Arnaud devient fou. » Hélène répondait : « Alors sors. » Thomas : « Tu crois qu’il me laissera faire ? »
Ces images ne disculpaient rien. Elles compliquaient. Thomas n’était pas un monstre simple avançant vers un plan unique. Il avait essayé de reculer, puis avait continué. Il avait aimé sa fille et pourtant choisi de ne pas revenir. La contradiction faisait plus mal que la caricature.
« Je déteste ça », dit Élise.
Gabriel éteignit l’écran. « Quoi ? »
« Qu’il y ait encore des morceaux de lui que j’aimais. Ce serait tellement plus propre s’il avait toujours été mauvais. »
« Les gens propres sont rares. Les dossiers propres aussi. »
Elle lui lança un regard. « Encore une phrase de comptable. »
« Désolé. »
Élise prit le lapin blanc. « Je ne veux pas que Chloé grandisse dans ma mémoire avec un père transformé en démon. Elle l’aimait. Ce fait lui appartient à elle, pas à moi. »
Marc hocha lentement la tête. « Ça ne veut pas dire que tu excuses. »
« Non. Ça veut dire que je refuse que ses souvenirs soient colonisés par nos crimes d’adultes. »
Ils mirent de côté une copie privée des vidéos de Chloé heureuse, séparée du dossier judiciaire. Pour Élise, ce geste fut minuscule mais essentiel : distinguer les preuves de la mémoire. Ne pas laisser l’enquête avaler tout ce que sa fille avait été.
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Puis Chloé apparut au fond de l’image.
Elle avait tout entendu.