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Chapter 4 - Le reçu de Sainte-Lucie

Le reçu de Sainte-Lucie avait été imprimé sur un papier épais, presque luxueux.

C’était absurde, pensa Élise. Les preuves les plus vulgaires arrivaient souvent dans des emballages élégants.

Elle l’étala sur la table de la cuisine avec Gabriel, Besson et une experte-comptable mandatée par le trust, Salomé Vasseur.

« Deux billets première classe », lut Salomé. « Villa La Sirène. Location de bateau. Joaillerie. Et ça… »

Elle rapprocha la feuille.

« Quoi ? » demanda Élise.

« Deux virements effectués depuis Sainte-Lucie pendant leur séjour. »

Gabriel consulta son ordinateur.

« Vers Orion Strategy. »

« Encore eux », dit Besson.

Élise regarda la date.

Le premier virement avait été effectué à 3 h 52 du matin, heure de Paris.

Au même moment, elle était assise aux urgences, tenant la main brûlante de Chloé.

Le deuxième avait été validé à 4 h 21.

Quatre minutes après que le téléphone de Thomas s’était éteint.

Elle resta silencieuse.

Gabriel comprit.

« Élise… »

« Continuez. »

« On peut faire une pause. »

« Non. »

Elle leva les yeux vers lui.

« Si je fais une pause chaque fois que quelque chose me brise, je vais passer le reste de ma vie assise. Continuez. »

Salomé fit défiler les données.

« Le deuxième virement est de 900 000 euros. Autorisé par Thomas depuis son téléphone. »

« Donc il a utilisé son téléphone », dit Élise.

Gabriel acquiesça.

« Oui. »

« Pendant qu’il ignorait mes appels. »

Personne ne répondit.

Élise se leva et alla jusqu’à la fenêtre.

La pluie dessinait des chemins tordus sur la vitre.

« Je voudrais le haïr simplement », murmura-t-elle. « Ce serait plus facile. »

Besson resta silencieux.

« Mais je me souviens de lui quand Chloé est née. Il avait tellement peur de la prendre qu’il s’est assis par terre avec elle pendant une heure. Je me souviens du père qui fabriquait des crêpes en forme de chat. »

Sa voix se brisa.

« Comment cet homme devient-il celui qui coupe son téléphone pendant qu’elle meurt ? »

Gabriel répondit doucement.

« Peut-être qu’il ne devient pas quelqu’un d’autre. Peut-être qu’il arrête seulement de cacher certaines parties. »

Élise se tourna vers lui.

« Vous parlez d’expérience ? »

Il baissa les yeux.

« De mon père. »

Elle n’insista pas.

Salomé reprit.

« Il y a autre chose. Le reçu de la bijouterie. »

Elle montra une ligne.

Bracelet ancien, gravure personnalisée.

« Pour Sabrina ? » demanda Élise.

« Probablement. Mais la gravure a été facturée séparément. »

Gabriel agrandit le scan.

Deux initiales apparaissaient.

H.M.

Élise sentit un frisson.

« Hélène Marceau ? »

Besson fronça les sourcils.

« Pourquoi Thomas offrirait-il un bracelet à sa mère pendant un voyage avec sa maîtresse ? »

« Peut-être qu’il ne l’a pas acheté pour elle », dit Gabriel.

Élise pensa au message anonyme.

Votre mari n’est pas le plus dangereux de cette table.

« Trouvez la provenance de ce bracelet. »

Salomé nota la demande.

La sonnette retentit.

Marc entra dans la cuisine avec une enveloppe sous le bras.

« Ça vient d’arriver par coursier. »

À l’intérieur se trouvait une photographie imprimée.

Thomas et Sabrina étaient à Sainte-Lucie, assis à une table de restaurant. Mais ils n’étaient pas seuls.

Une femme âgée leur faisait face, de dos.

Sur son poignet brillait un bracelet ancien.

Au dos, quelqu’un avait écrit :

VOUS CHERCHEZ LA MAUVAISE FEMME.

Élise examina la silhouette.

Quelque chose dans la posture lui était familier.

« Tu la reconnais ? » demanda Marc.

« Je ne sais pas. »

Puis elle vit le foulard noué autour des cheveux.

Un foulard bleu à petites fleurs blanches.

Elle l’avait vu toute son enfance.

Sa mère le portait sur toutes les photos de vacances.

Sa mère, Marianne Delmas, était morte onze ans plus tôt.

Élise sentit le sol disparaître sous elle.

« Impossible », souffla-t-elle.

Gabriel prit la photo.

« Vous êtes sûre ? »

« Ce foulard appartenait à ma mère. »

Marc pâlit.

« Après son décès, ses affaires ont été données. »

Élise le regarda.

« À qui ? »

Marc ne répondit pas tout de suite.

Salomé retrouva ensuite le détail du passage à la bijouterie. Le bracelet n’était pas la seule dépense étrange. Une broche en forme de hirondelle avait été achetée le même jour, puis remboursée en espèces. La vendeuse, contactée avec l’accord des enquêteurs, se souvenait de Thomas. « Il était nerveux. La femme avec lui n’était pas la jeune blonde. C’était une dame élégante avec un foulard bleu. »

Élise sentit son corps se tendre. « Vous pouvez reconnaître la dame ? » demanda Salomé par téléphone.

« Peut-être. Je ne veux pas dire n’importe quoi. »

On lui montra séparément plusieurs photographies. Elle identifia Hélène avec prudence. Pas comme certitude absolue, mais comme forte ressemblance. Cela plaçait la mère de Thomas à Sainte-Lucie plus tôt qu’elle ne l’avait admis.

« Pourquoi mentir sur un dîner ? » demanda Marc.

Besson répondit : « Parce qu’un mensonge banal peut cacher quelque chose de beaucoup plus important. »

Élise, elle, pensa au foulard de Marianne. Sa mère l’avait porté durant l’été où elle avait appris à nager. Élise se souvenait encore de Marianne debout dans l’eau, le foulard noué autour des cheveux, criant : “Lâche le bord, je suis là.” Ce souvenir surgit avec une précision cruelle.

« Ma mère détestait Hélène à la fin », dit Élise.

Marc secoua la tête. « Elles n’ont pas toujours été ennemies. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Il hésita. « Quand nous étions petits, elles se voyaient souvent. Papa et Michel Marceau faisaient des affaires ensemble. Maman disait qu’Hélène était brillante mais dangereuse parce qu’elle avait peur de perdre ce qu’elle aimait. »

Élise le fixa. « Encore quelque chose que tu savais. »

« Je savais qu’elles étaient amies. Pas pourquoi elles se sont brouillées. »

Elle regarda la photo du restaurant. Une vieille amitié, un objet de famille, un fils peut-être né d’un autre homme : le passé n’était plus un décor. Il devenait une structure cachée sous tout ce qu’elle croyait connaître.

Avant de fermer le dossier, Élise demanda que toutes les dépenses personnelles imputées à Marceau Médical soient isolées, même les plus petites. Elle ne voulait pas seulement les millions spectaculaires. Elle voulait les dîners, les taxis, les hôtels, les cadeaux. « Les grandes fraudes adorent se cacher parmi les petites habitudes », dit Salomé. Élise approuva. Une facture de cent quatre-vingts euros pouvait sembler ridicule face à un virement de neuf cent mille, mais elle racontait la même chose : Thomas avait cessé depuis longtemps de distinguer ce qui lui appartenait de ce qu’il contrôlait. Cette confusion, plus que le luxe, la dégoûtait désormais.

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Puis il dit :

« À Hélène. »

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