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Chapter 3 - Soixante-deux pour cent

À sept heures cinquante-cinq, la salle du conseil de Marceau Médical ressemblait à un aquarium de verre suspendu au-dessus de Paris.

Douze fauteuils en cuir, une table ovale, des écrans éteints et des visages qui évitaient de se regarder trop longtemps.

Élise arriva avec Maître Besson. Elle portait un tailleur noir simple et aucune alliance.

Gabriel Renard se leva à son entrée.

« Madame Marceau. »

« Élise. Aujourd’hui, surtout. »

Il hocha la tête.

Ses traits étaient tirés. Il avait probablement passé la nuit sur les comptes.

Thomas entra une minute plus tard.

Il avait changé de costume, mais pas de colère.

« Tu n’avais pas besoin de venir », dit-il à Élise.

« C’est amusant. Je pensais la même chose de toi. »

Le président indépendant du conseil, Jacques Verdier, tapa du doigt sur la table.

« Asseyez-vous. »

Thomas resta debout.

« Avant qu’on commence, je veux signaler que ma femme traverse un deuil aigu. Son jugement est altéré. Toute décision prise sous son influence pourrait être contestée. »

Élise sentit Gabriel se raidir.

Besson ne bougea pas.

« Merci pour cette délicatesse », dit Élise. « Maintenant, assieds-toi. »

Thomas la fixa, puis prit place.

Verdier ouvrit la séance.

« Nous sommes réunis à la demande du trust Delmas, détenteur de soixante-deux pour cent des droits de vote de Marceau Médical. »

Un administrateur, Arnaud Pellier, fronça les sourcils.

« Soixante-deux ? Je croyais que Thomas détenait la majorité via sa holding personnelle. »

Élise tourna la tête vers son mari.

« Moi aussi, je croyais beaucoup de choses. »

Besson distribua les statuts.

Thomas ricana.

« C’est du théâtre. Elle n’a jamais participé à la gestion. »

Gabriel prit la parole pour la première fois.

« Ce n’est pas la question. »

Thomas se tourna vers lui.

« On t’a demandé ton avis ? »

Gabriel ne baissa pas les yeux.

« On m’a demandé les chiffres. »

Il projeta un tableau sur l’écran.

Douze virements apparurent.

« Entre mars 2022 et octobre de cette année, onze millions quatre cent mille euros ont été versés à trois entités de conseil. Aucune prestation vérifiable n’est associée à ces paiements. »

Thomas croisa les bras.

« Stratégie internationale. Confidentiel. »

« Alors pourquoi Blue Reef Consulting a-t-elle la même adresse qu’une boîte postale de Genève ? »

Thomas se tourna vers Verdier.

« Ce garçon est un contrôleur junior. »

« Contrôleur interne principal », corrigea Gabriel.

« Il y a six semaines tu demandais une augmentation. »

« Et il y a six semaines, vous m’avez demandé de supprimer une annexe. »

Le silence tomba.

Thomas se leva.

« C’est faux. »

Gabriel posa un téléphone sur la table.

« J’ai gardé le message vocal. »

Besson intervint.

« Il a été transmis à un huissier hier soir. »

Thomas regarda Élise.

« Tu organises un coup d’État pendant que notre fille vient de mourir. »

Élise se pencha vers lui.

« Ne prononce pas son nom pour te protéger. »

Il se tut.

Verdier demanda une suspension de dix minutes.

Thomas sortit dans le couloir. Élise resta assise.

Gabriel s’approcha.

« Je suis désolé pour Chloé. »

Élise hocha la tête.

« Merci. »

« Je voulais vous écrire avant. »

« Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »

Il inspira.

« Parce que j’avais peur de perdre mon travail. »

« Et maintenant ? »

« Maintenant, j’ai honte d’avoir attendu. »

Elle le regarda longtemps.

« Gardez cette honte. Mais transformez-la en quelque chose d’utile. »

« C’est ce que j’essaie de faire. »

La séance reprit.

Verdier annonça une résolution provisoire : suspension immédiate de Thomas de ses fonctions exécutives, audit externe complet, gel de ses pouvoirs de signature, interdiction d’accès aux systèmes internes.

« Vous ne pouvez pas », dit Thomas.

Besson poussa les documents devant lui.

« Si. »

Thomas chercha les yeux des administrateurs.

Certains baissèrent les leurs.

Pellier leva la main.

« Je vote contre. »

Deux autres suivirent.

Élise nota leurs noms.

Le vote passa quand même.

Thomas éclata d’un rire court.

« Tu crois que l’entreprise te choisira, toi ? Tu n’as jamais dirigé cent personnes. »

« Je n’ai pas demandé qu’elle me choisisse. J’ai demandé qu’elle arrête de te couvrir. »

« Et tu vas faire quoi ? Prendre mon bureau ? »

« Non. »

Elle regarda Gabriel.

« On va ouvrir chaque tiroir. »

À neuf heures douze, Thomas remit son badge.

À neuf heures vingt, son accès informatique fut coupé.

À neuf heures vingt-sept, un journaliste appela le standard pour demander si le directeur général faisait l’objet d’une enquête financière.

À neuf heures trente, la nouvelle fuite apparaissait déjà sur un site économique.

Thomas se retourna vers Élise.

« C’est toi ? »

« Non. »

Elle disait vrai.

Quelqu’un d’autre alimentait la presse.

Et ce quelqu’un connaissait le contenu confidentiel du conseil.

Le soir, Élise reçut un message depuis un numéro inconnu.

Après le vote, Élise demanda que personne ne quitte la salle avant d’avoir signé une déclaration de confidentialité renforcée. Verdier leva un sourcil. « Vous pensez vraiment qu’un papier empêchera une fuite ? »

« Non. Mais je veux savoir qui accepte de mentir par écrit. »

Cette réponse fit taire la pièce. Un à un, les administrateurs signèrent. Arnaud Pellier, absent ce jour-là pour raisons médicales, devait recevoir le document par voie officielle. Élise nota encore une fois les noms de ceux qui avaient hésité.

Dans le couloir, plusieurs employés observaient à distance. Une assistante de direction, Chantal, s’approcha discrètement de Gabriel. « Monsieur Renard, je ne sais pas si c’est utile, mais M. Marceau faisait souvent vider son agenda le vendredi soir. Les réunions disparaissaient le lundi suivant. » Gabriel demanda si elle avait conservé des impressions. « Je garde tout », répondit-elle. « Parce qu’on m’a déjà accusée deux fois d’avoir oublié des rendez-vous qu’on m’avait demandé d’effacer. »

Ces feuilles devinrent une nouvelle piste. Elles montraient des créneaux récurrents avec des initiales : A.P., H.M., et parfois un simple V. Les heures correspondaient à plusieurs virements suspects. Élise regarda les pages. « Il y avait donc des gens dans l’entreprise qui voyaient des morceaux. »

Gabriel acquiesça. « C’est souvent comme ça. Personne ne voit le crime entier. Chacun voit une chose étrange et pense que quelqu’un d’autre sait. »

Élise pensa à son mariage. À tous les dîners où Thomas avait répondu à sa place, aux papiers qu’il déposait en disant “juste une formalité”, aux plaisanteries sur sa prétendue allergie aux chiffres. La manipulation n’avait pas commencé avec les millions. Elle avait commencé par une histoire répétée assez souvent pour devenir une identité.

« Je veux parler aux employés sans leurs supérieurs », dit-elle. « Tous ceux qui ont travaillé avec Thomas, même les stagiaires. »

« Ça va être long. »

« Tant mieux. Je ne veux plus de version courte. »

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Une seule phrase :

VOTRE MARI N’EST PAS LE PLUS DANGEREUX DE CETTE TABLE.

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