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Chapter 10 - Les vingt-six visages

Les Ateliers Vernet avaient vingt-six salariés. Pendant longtemps, ce nombre avait été pour moi une formule dans la bouche de Laurent, aussi abstraite qu'un prix au mètre carré. Je suis retournée à l'usine avec leur accord, cette fois pour assister à une rencontre où chacun pourrait poser des questions à la direction. Marc avait obtenu une salle et un représentant des salariés avait demandé que les échanges soient consignés correctement. Je n'y allais ni comme actionnaire ni comme sauveuse. J'y allais parce que mon nom circulait dans un projet de financement qui concernait directement mon entreprise et parce que j'avais travaillé avec leurs équipes durant des années.

Une femme nommée Jeanne, qui finissait les surfaces au vernis, a pris la parole la première. « On nous demande de travailler le samedi pour finir des commandes dont les matériaux n'ont pas été payés. Est-ce que quelqu'un peut nous dire ce qui se passe ? » Laurent a parlé de conjoncture, de coûts de l'énergie et de patience. Marc l'a interrompu poliment. « On sait que les prix augmentent. Jeanne demande pourquoi les fournisseurs bloquent nos livraisons. » Personne n'a applaudi. Le silence des salariés avait plus de poids que les cris du dîner aux Ormes.

Un comptable mandaté par la société a présenté un état préliminaire. Plusieurs contrats avaient été signés avec des marges trop faibles. Des dépenses d'investissement avaient été engagées sans financement durable. La trésorerie était tendue, mais aucune réponse sérieuse ne pouvait venir d'une opération immobilière hypothétique présentée comme acquise. Le représentant des salariés a demandé les informations utiles et les consultations appropriées. Laurent s'est agacé. « Vous voulez une solution ou organiser ma mise en accusation ? » Sofia a levé la main. « Une solution qu'on comprend. Sinon, ça n'en est pas une. » J'aurais voulu l'embrasser.

Thomas était présent, au fond de la salle. Quand Laurent a évoqué la prétendue participation des Ormes, il s'est levé. « Il n'y a pas d'accord d'Inès », a-t-il dit. « Je n'aurais pas dû transmettre ses documents sans son autorisation. Ce projet ne doit plus être présenté aux salariés comme une ressource certaine. » Laurent l'a fixé avec une expression de trahison pure. « Tu préfères notre belle-sœur à nos employés ? » « Ce sont deux questions différentes », a répondu Thomas. Il était tremblant, mais n'a pas reculé. J'ai vu Marc noter sa phrase. Ce n'était pas une déclaration romantique. C'était la rectification publique d'une erreur concrète.

Après la réunion, trois ouvriers sont venus me parler près des racks de bois. Ils redoutaient de perdre leurs emplois et n'avaient aucune envie d'être les personnages secondaires d'une querelle conjugale. « On vous demande juste de ne pas nous utiliser contre votre mari », a dit l'un d'eux. « Je ne le ferai pas », ai-je répondu. « Je ne veux pas non plus qu'on vous utilise pour obtenir ma signature. » Marc a proposé que l'entreprise consulte un spécialiste des restructurations et examine plusieurs voies possibles, y compris des partenaires qui n'auraient aucun intérêt aux Ormes. Ce n'était pas une promesse de salut. C'était enfin une question posée au bon endroit.

Sur le parking, Geneviève m'attendait sous un parapluie bleu. « Tu as détruit l'autorité de Laurent », a-t-elle lancé. « Il a perdu la salle tout seul en refusant de répondre », ai-je dit. Elle a désigné les fenêtres. « Ces gens ont des enfants. » « Je sais. J'ai parlé avec eux. » « Tu parles toujours. Tu ne sacrifies jamais rien. » Je me suis souvenue des nuits passées à souder des vitraux pour payer les premières réparations des Ormes. « Ne confonds pas sacrifice et abandon de son propre travail. Si Laurent a un projet viable, il trouvera peut-être des partenaires qui lui demanderont des comptes. » Elle m'a dévisagée longtemps. « Ton père aurait honte de toi. » Mon père était mort lorsque j'avais vingt-deux ans. Elle ne l'avait jamais rencontré. Je lui ai répondu : « Tu n'as pas le droit de parler à sa place. »

La journée portes ouvertes de l'atelier a eu lieu le samedi suivant. Nous avions prévu des démonstrations, un café et un coin où les visiteurs pouvaient essayer d'assembler des morceaux de verre sans outils tranchants. Le journaliste local est venu photographier Élise expliquant sa technique. Manon a vendu trois petits miroirs qu'elle avait dessinés. Une cliente est revenue sur son annulation et nous a confié une nouvelle commande. J'étais heureuse, mais pas triomphante. Une bonne journée ne réglait pas les dettes des Vernet, et notre équipe avait dû travailler davantage pour compenser les semaines de trouble.

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Vers seize heures, un homme inconnu a demandé à me voir. Il portait une veste de chantier et une vieille casquette. Il s'appelait Benoît Larrieu, avait travaillé comme comptable externe pour les Vernet avant de mettre fin à sa mission. « Je ne veux pas parler de chiffres confidentiels dans votre salle », a-t-il expliqué. « Je suis venu parce que votre nom figure dans un courriel que je n'ai pas compris à l'époque. » Nous nous sommes installés dans le bureau, porte ouverte sur le couloir. Il m'a montré un message qu'il était autorisé à me communiquer après avoir pris conseil. Laurent y demandait de préparer deux scénarios : un financement si « Inès se montre raisonnable » et une cession rapide si « l'incident de samedi facilite son retrait ».

Le courriel datait du jeudi précédent le dîner, avant même que la bassine soit installée. Benoît ne savait pas ce qu'était « l'incident » ni si Laurent avait réellement un plan pour provoquer ma colère. Il savait seulement que la phrase l'avait inquiété. Je l'ai remercié et l'ai invité à remettre ce qui pouvait l'être aux professionnels chargés de vérifier les faits. Une fois seule, j'ai fermé la porte du bureau. J'avais passé dix jours à me demander si j'avais ruiné l'avenir de vingt-six personnes en jetant de l'eau sur Geneviève. Le message n'effaçait ni mon geste ni les difficultés de l'entreprise. Mais il montrait que quelqu'un avait envisagé de tirer profit de ma réaction avant qu'elle ne se produise. Et ce quelqu'un avait mangé chez moi, sous mes lustres, en souriant à mes invités.

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