Chapter 7 - Un déjeuner sans nappe blanche

Le dimanche suivant, Thomas m'a proposé de rencontrer ses parents dans un café neutre. J'ai accepté à une condition : Laurent ne viendrait pas, et la conversation porterait sur ce que Geneviève avait réellement fait, pas sur ma réaction filmée en boucle. Geneviève a refusé le café. « Je ne discuterai pas de ma famille devant des inconnus », a-t-elle déclaré au téléphone. J'ai répondu : « Alors nous ne discuterons pas. » Elle a rappelé une heure plus tard pour fixer un rendez-vous dans le petit restaurant de la place Plumereau, où le patron la connaissait à peine. Cela m'a amusée malgré moi. Elle pouvait choisir la décoration du lieu, pas ses règles.
Je suis arrivée la première avec Hélène, qui devait rester à une table voisine et ne prendre part à la discussion que si nous abordions les documents. Geneviève portait un foulard de soie et des lunettes noires malgré la pluie. Thomas est entré derrière elle. Elle a retiré ses lunettes, inspecté mon visage et dit : « Tu as bonne mine pour quelqu'un qui a fait un tel scandale. » J'ai posé mon manteau. « Bonjour, Geneviève. » Thomas a commandé de l'eau. Personne ne voulait choisir le vin. Le serveur, ravi d'échapper à une commande compliquée, est parti chercher les menus.
« Je n'ai pas élevé mes fils pour qu'on leur parle comme à des voleurs », a commencé Geneviève. « Pourtant, ils ont transmis mon titre de propriété à une banque sans mon autorisation. » « Ils essayaient de sauver une entreprise. » « Alors pourquoi ne m'ont-ils pas demandé ? » Elle a pris sa serviette et l'a pliée en quatre. « Tu aurais refusé. » « Tu viens de répondre. » Thomas a fermé les yeux. « Maman, ne recommence pas. » Elle s'est tournée vers lui. « Tu vas me faire la leçon maintenant ? » Il a gardé son regard. « Non. Je vais dire qu'Inès avait le droit de savoir. Et qu'on n'aurait jamais dû organiser cette histoire de bassine. »
Geneviève a poussé sa chaise. « C'était symbolique ! » J'ai pensé à Camille derrière son téléphone, aux invités qui riaient déjà avant mon entrée, à ma maison transformée en décor. « Si le symbole consiste à me mettre à genoux pour obtenir ensuite ma signature, il n'est pas innocent. » « Personne ne t'a forcée à signer ! » « Parce que j'ai reçu une alerte et suspendu le dossier avant qu'on me présente les papiers. » Elle a demandé brusquement : « Qui t'a dit que c'était pour vendre les Ormes ? » Je n'avais jamais mentionné le prospectus devant elle. « Pourquoi cette question ? » Geneviève a baissé les yeux vers la carte. Je l'ai laissée dans son silence.
Thomas a sorti de sa poche une enveloppe jaunie. « Ta grand-mère m'avait demandé de te donner ça », a-t-il dit. Je l'ai prise sans l'ouvrir. « Pourquoi maintenant ? » « Parce qu'elle m'avait demandé de le faire quand tu penserais devoir porter tous les autres. J'ai eu honte d'y penser samedi. » Geneviève a observé l'enveloppe avec hostilité. « Elle t'a toujours montée contre nous. » « Margot t'offrait du café chaque fois que tu venais », ai-je répondu. « Elle n'était simplement pas impressionnée par ta façon de parler aux gens. » Thomas a failli sourire avant de se reprendre.
Le serveur est revenu avec les plats. Nous avons mangé quelques minutes dans un silence pénible. Puis Geneviève a demandé : « Tu sais ce que signifie perdre la maison de son père ? » Sa voix avait changé. Elle m'a raconté avoir grandi dans une bâtisse familiale près de Chinon, vendue après la faillite de son propre père. Ses parents avaient emporté les photographies dans des cartons et dormi plusieurs mois chez des cousins. « Je m'étais promis que mes enfants ne connaîtraient pas ça. » C'était la première fois qu'elle parlait de sa peur au lieu d'afficher sa supériorité. Je l'ai écoutée. Puis j'ai dit : « Je comprends que tu aies peur. Je ne comprends pas pourquoi tu as décidé que ma maison devait disparaître pour calmer cette peur. »
Elle a caressé son verre. « Parce que vous avez les moyens. » « Tu ne connais ni mes charges ni les salaires que je verse. Et quand bien même j'aurais un million de côté, tu ne pourrais pas le prendre en me ridiculisant. » Elle a levé les yeux, dure de nouveau. « Tu fais passer une affaire de famille pour un crime. » « Je demande qu'on examine un document que je n'ai pas signé. La suite dépendra des faits. » Thomas a posé sa fourchette. « Maman, qui a donné mon adresse électronique à Laurent pour le dossier ? » « Tu l'as fait toi-même. » « Et qui a préparé l'accord au nom d'Inès ? » Elle a repoussé son assiette. « Je ne suis pas votre secrétaire. »
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Nous avons terminé le repas sans réconciliation. Geneviève voulait des excuses publiques ; je lui ai dit que je reconnaissais lui avoir jeté de l'eau au visage et que je regrettais d'avoir perdu mon calme devant Camille, mais que je ne présenterais pas comme normal ce qu'elle m'avait demandé. Elle n'a pas accepté cette distinction. À la sortie, Thomas a proposé de me raccompagner. « Je suis venue avec ma voiture. » « Je sais. Je voulais juste te demander si je peux revenir prendre le reste de mes affaires mardi, quand Aïcha sera là. » J'ai accepté. Nous savions tous les deux qu'il demandait enfin au lieu de supposer.
Hélène m'a rejointe sur le trottoir. « Tu as tenu le cap. » « J'ai surtout l'impression d'avoir mangé une truite pleine d'arêtes. » Elle a ri. Puis elle a regardé l'enveloppe de Margot dans ma main. « Tu veux l'ouvrir ici ? » « Non. Chez moi. » Sur le trajet, j'ai pensé à cette expression. Chez moi. Deux mots que Geneviève avait transformés en provocation, alors qu'ils décrivaient simplement une adresse et un droit. En arrivant aux Ormes, j'ai trouvé dans la boîte aux lettres une convocation à une réunion d'information des créanciers des Ateliers Vernet. Le courrier précisait que des représentants des salariés y seraient présents. Cette fois, la crise n'était plus contenue dans les murs de notre famille.