Chapter 3 - Les femmes de l'aile ouest

Mardi matin, les premiers élèves sont arrivés avec des manteaux trop grands et une impatience qui les faisait courir jusqu'à la grille. Leur institutrice, Mme Renaud, a serré ma main plus longtemps que d'habitude. « Si vous préférez reporter... » « Certainement pas. Ils viennent pour apprendre à couper du verre, pas pour assister à mon procès familial. » Elle a souri. Dans l'atelier, Aïcha avait installé quatre tables de travail et caché les lames les plus dangereuses derrière un rideau. J'ai expliqué aux enfants que le vitrail est un art de patience : lorsqu'une pièce se casse, on ne prétend pas qu'elle est entière. On dessine une nouvelle forme et l'on recommence.
Élise m'a regardée pendant que je parlais. Elle savait que je pensais aussi à mon mariage. À la pause, elle m'a tendu un café. « J'ai passé vingt ans à dire oui pour ne pas déranger », m'a-t-elle confié. Son ex-mari avait réglé leurs finances sans lui montrer les relevés, puis l'avait laissée avec des dettes qu'elle ne comprenait pas. Elle avait repris des cours à cinquante ans et venait chaque matin aux Ormes parce que le travail manuel lui rendait un peu de confiance. « Hier, ma fille a vu ta vidéo », a-t-elle poursuivi. « Elle m'a dit : regarde, il y a une femme qui a dit non. » J'ai baissé les yeux vers ma tasse. Je ne voulais pas devenir une héroïne pour avoir perdu patience. « Dis-lui que j'ai eu peur après », ai-je répondu. « Il faut qu'elle sache aussi ça. »
L'aile ouest n'était pas une œuvre de charité conçue pour mon image. Nous vendions des restaurations, des abat-jour et des verrières sur commande. Trois salariées y travaillaient à l'année, et quatre personnes suivaient une formation rémunérée avec des partenaires locaux. Aïcha dirigeait le travail avec une précision tranquille. Elle ne supportait pas qu'on appelle ses apprenties « les petites protégées d'Inès ». « Elles ont des contrats, des compétences et des droits », disait-elle. Quand Geneviève venait boire un café, elle demandait toujours : « Tu leur trouves vraiment assez d'ouvrage ? » Aïcha répondait : « Oui, puisque nous refusons déjà des commandes. » Ma belle-mère changeait alors de sujet.
En début d'après-midi, Hélène est arrivée avec un carnet rempli de questions. Elle a demandé à voir l'acte d'achat des Ormes, les documents du financement envisagé et le contrat de mariage. Nous avons travaillé autour de la table de la bibliothèque. « La maison t'appartient, ça ne fait pas de doute à la lecture de ce que tu m'apportes », a-t-elle dit. « Mais attention : une propriété peut être menacée autrement que par une vente frauduleuse. Il y a des contrats, des dettes possibles, des engagements que l'on essaie de faire signer. Nous allons vérifier ce qui existe, pas inventer ce qui nous arrange. » J'ai acquiescé. « Je veux surtout savoir si Thomas a ouvert le dossier. » « On demandera les échanges autorisés à la banque. Et lui devra répondre. »
Pendant que nous parlions, une voiture grise s'est garée devant le portail. Un homme vêtu d'un manteau beige en est descendu et a demandé à voir « la propriétaire du domaine ». Il s'appelait Victor Ravel, dirigeait une société d'investissement touristique et affirmait avoir rendez-vous pour visiter la propriété. Je n'avais pris aucun rendez-vous. Il a vérifié son agenda. « Votre beau-frère m'a confirmé hier que l'accord familial était acquis. » Hélène s'est approchée derrière moi. « Il ne l'est pas », a-t-elle répondu. L'homme a rougi. « Je suis désolé. Je ne voulais pas vous déranger. » Il m'a tendu sa carte, puis ajouté : « Si cela vous éclaire, on m'a présenté l'aile ouest comme un espace vacant. »
J'ai regardé les fenêtres derrière lesquelles des enfants dessinaient encore. « Vacant ? » « On m'a parlé d'une activité provisoire, qui serait déplacée. » Je lui ai demandé de m'envoyer la présentation reçue. Il a hésité, puis promis de transmettre ce qu'il pouvait légalement partager. Lorsqu'il est reparti, Hélène a posé la main sur la grille. « Là, nous avons un fait : quelqu'un parle à des investisseurs sans ton autorisation. Ce n'est pas la même chose qu'une vente. Mais c'est suffisamment grave pour envoyer une mise au point écrite. » Je me suis sentie honteuse d'avoir hébergé des gens qui considéraient notre atelier comme un meuble qu'on pouvait pousser contre le mur.
Le soir, Aïcha m'a montré la nouvelle création des élèves : un soleil composé de treize morceaux de verre jaune et vert. Ils avaient écrit leurs prénoms sur la fiche technique et demandé s'il pouvait être installé dans la petite entrée de l'atelier. Je leur ai dit oui. « Votre maison va ressembler à une école », a plaisanté Mme Renaud. « Tant mieux », ai-je répondu. « Une maison qui n'apprend rien finit par devenir un musée de gens qui se croient importants. » Aïcha a éclaté de rire. C'était la première fois depuis le dîner que je riais sans vérifier si quelqu'un était en train de me filmer.
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À dix-neuf heures, Camille m'a écrit : « Je veux te parler, mais papa contrôle mon téléphone. Je peux venir avec mamie Madeleine ? » Madeleine était la mère de sa mère, une ancienne libraire qui venait parfois chercher Camille devant le lycée. Je lui ai répondu qu'elle pouvait venir accompagnée, mais que je ne lui demanderais aucun document volé ni de confrontation avec ses parents. Hélène m'avait rappelé qu'une adolescente n'était pas une arme dans une dispute familiale. Camille a envoyé un simple cœur, puis une seconde phrase : « Tu dois savoir que je n'ai pas envoyé la vidéo à Laurent. Je l'ai filmée parce que j'avais peur qu'il recommence. »
J'ai relu le message avant de comprendre. Laurent avait donc déjà organisé d'autres humiliations ? Ou Camille parlait-elle de quelque chose de plus ancien ? Je lui ai écrit : « Tu peux simplement venir boire un chocolat. Nous parlerons de ce que tu voudras. » Elle a répondu : « C'est ce que j'espérais. » Une demi-heure plus tard, Aïcha a trouvé dans la boîte du portail un prospectus destiné aux acheteurs potentiels. Sur la couverture, une photographie des Ormes semblait montrer une bâtisse vide. À l'intérieur, là où nos apprenties travaillaient chaque matin, quelqu'un avait dessiné des suites de luxe. Sous le plan, une petite mention disait : « Libération des locaux envisagée sous trente jours. »