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Chapter 15 - Le lundi sans lumière

La panne a commencé à huit heures vingt. Un claquement sec a traversé l'atelier, les lampes de contrôle se sont éteintes et le four destiné à la cuisson des pièces s'est arrêté. Manon a immédiatement retiré ses mains du plan de travail. Aïcha a coupé les appareils avant d'aller vérifier le tableau électrique. Je l'ai rejointe près du couloir, un téléphone à la main. « Dis-moi que ce n'est pas encore Laurent. » « Je ne sais pas », a-t-elle répondu. « Et nous n'allons pas accuser quelqu'un avant d'avoir trouvé l'origine de la panne. » Une technicienne est arrivée une heure plus tard. Un composant ancien du tableau avait lâché. Aucun signe ne permettait de conclure à une intervention volontaire. Notre délai de livraison, lui, n'avait rien d'hypothétique.

Nous devions remettre deux verrières à un petit hôtel le mercredi. Le client avait déjà reporté l'ouverture d'une salle de restaurant pour attendre les travaux. J'ai téléphoné pour annoncer la panne et proposer un calendrier réaliste. Le directeur, M. Lemaire, a soufflé. « Je ne peux pas encore déplacer mes équipes. » « Je le comprends. Je vous rappelle après le diagnostic, avant midi, avec les options possibles. » Il a accepté. J'ai raccroché et j'ai regardé les femmes rassembler les pièces dans la lumière du jour. Une fois encore, ma première réaction avait été de chercher un ennemi, alors que le travail demandait une solution.

Aïcha a organisé un plan de secours. Une partie des finitions pouvait se faire dans l'atelier d'un confrère équipé. Nous avons demandé sa permission, vérifié les conditions de transport et fait l'inventaire des éléments fragiles. Élise a proposé d'accompagner les pièces, Manon a préparé les protections, et j'ai pris en charge les appels aux clients. Nous avons perdu une demi-journée, pas la commande entière. Pendant que nous chargions la camionnette, un journaliste a téléphoné pour savoir si la panne prouvait « une nouvelle attaque contre l'entrepreneuse de la bassine ». J'ai répondu : « Elle prouve qu'un tableau électrique vieillissant a besoin d'être remplacé. » Il a paru déçu. J'en ai éprouvé une satisfaction presque enfantine.

À quatorze heures, Thomas s'est présenté avec un électricien qu'il connaissait. J'ai vérifié que la professionnelle déjà mandatée acceptait son aide. Elle a décliné : elle avait identifié la pièce et organisé l'intervention. Thomas n'a pas insisté. Il m'a demandé plutôt s'il pouvait transporter des châssis au second atelier. Aïcha a vérifié qu'ils étaient bien emballés et lui a confié le chargement, accompagné de Marc qui avait proposé un véhicule adapté. J'ai regardé mon mari soulever un cadre sans prétendre résoudre la journée entière. Il y avait autrefois quelque chose de simple dans cette image. Maintenant, même la simplicité exigeait une conversation préalable.

Pendant le trajet, Marc lui a parlé de la réunion des créanciers prévue la semaine suivante. Les salariés réclamaient un projet qui ne dépendrait pas d'une vente imaginaire. « Ton frère dit que tu l'as lâché », a raconté Marc. Thomas a serré le volant. « J'ai surtout compris que je ne pouvais pas vous promettre l'argent d'Inès. » « On ne te demande pas de nous donner l'argent de ta femme », a répondu Marc. « On te demande d'arrêter de participer à un mensonge qui nous empêche de voir où on met les pieds. » Cette phrase, rapportée plus tard par Thomas, m'a paru plus utile que tous les conseils conjugaux donnés par les invités de Geneviève.

Le soir, M. Lemaire est passé voir les verrières installées provisoirement chez notre confrère. Il a inspecté les joints et posé plusieurs questions techniques. « Vous avez sauvé la commande », a-t-il constaté. « Nous avons trouvé une solution avec d'autres artisans », ai-je corrigé. Il a souri. « C'est parfois la même chose. » Il nous a accordé un jour supplémentaire pour la pose et a maintenu le contrat. Quand je l'ai annoncé à l'équipe, personne n'a crié victoire. Nous étions trop fatiguées. Manon a simplement sorti une boîte de madeleines et tout le monde s'est servi sans attendre la fin d'un discours.

À la maison, j'ai reçu un appel de Geneviève. Sa voix était étrangement calme. « Laurent m'a dit que tu refuses de garantir son emprunt. » « Je n'ai jamais accepté de le faire. » « Il parle maintenant de céder l'entreprise. » J'ai attendu. « Je veux savoir si tu seras contente quand les Vernet n'auront plus rien. » J'ai regardé la fenêtre bleue que nous venions de réparer. « Je ne veux pas votre ruine. Mais je ne peux pas être la réponse obligatoire à toutes vos erreurs. » Elle a respiré bruyamment. « J'ai vendu mon appartement pour eux. » « C'est une raison de plus pour exiger la vérité sur les comptes, pas pour m'obliger à vendre ma maison. »

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Dans le second atelier, notre confrère s'appelait Michel. Il avait accepté de nous prêter une table et de nous facturer l'utilisation de son matériel au tarif convenu, sans faire de notre malheur une occasion de publicité. Il nous a montré les prises autorisées, les issues et la zone où déposer les pièces. Élise lui a posé dix questions, ce qui l'a fait sourire. « Au moins, vous êtes prudentes », a-t-il dit. En repartant, j'ai vérifié que nous n'avions rien oublié et réglé la facture. Je pensais à toutes les personnes auxquelles Laurent avait demandé de travailler d'abord et de comprendre ensuite. Un simple accord écrit, clair et réciproque, me paraissait soudain l'une des choses les plus rassurantes du monde.

Geneviève a gardé le silence un long moment. Puis elle a dit : « Je n'arrive plus à parler à Laurent sans qu'il me crie dessus. » J'aurais pu savourer ce retournement. Je n'y ai trouvé aucun plaisir. « Il existe des personnes indépendantes qui peuvent t'aider à comprendre ta situation. Je t'ai transmis leurs coordonnées. » Elle a murmuré : « Tu m'en veux encore. » « Oui. Et je ne te souhaite pas pour autant de perdre ton logement ou de subir ce que tu m'as fait. » Nous avons raccroché sans formule tendre. Quand j'ai éteint la lumière du bureau, le courant était revenu. La maison avait retrouvé son éclairage. Je ne savais toujours pas si notre famille retrouverait autre chose que ses ombres.

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