Chapter 24 - Le procès des apparences

La première audience à laquelle j'ai assisté n'avait rien d'un spectacle. Pas de portes qui claquent, pas d'avocat qui dévoile une photo à la dernière seconde, pas de juge prononçant une sentence en regardant la caméra. Elle concernait des démarches liées aux propos publics et à la diffusion de la vidéo. Hélène m'avait expliqué ce qui serait discuté et ce qui ne le serait pas. Je suis arrivée avec une chemise cartonnée, j'ai attendu sur un banc froid et j'ai regardé des gens ordinaires traverser le couloir en portant leurs propres soucis. La réalité se moquait bien de mon besoin d'un moment de justice parfaitement organisé.
La vidéo courte avait eu des conséquences professionnelles. Deux clients avaient suspendu leurs commandes ; un autre avait demandé des garanties sur la tenue de nos portes ouvertes. Nous avions conservé les messages et les annulations. Hélène a présenté les éléments utiles, en distinguant les pertes vérifiées des craintes difficiles à mesurer. Le conseil de Laurent a défendu la diffusion comme un extrait d'un événement réel : j'avais bien jeté de l'eau. Personne ne contestait ce geste. La discussion portait notamment sur le montage, les légendes et les accusations qui l'accompagnaient. Je n'ai pas essayé de réécrire la scène. Je voulais qu'on cesse d'en effacer la moitié.
Geneviève était présente. Elle avait choisi un manteau gris et gardait les mains sur ses genoux. Quand les faits précédant le jet d'eau ont été évoqués, elle a fermé les yeux. J'ai pensé qu'elle pleurait, mais je n'en étais pas sûre. À la sortie, elle s'est approchée de moi. « On va nous demander de corriger nos déclarations », a-t-elle dit. « C'est ce que nous demandons depuis des semaines. » Elle a hésité. « Tu n'as jamais nié m'avoir jeté l'eau. » « Parce que je l'ai fait. » « Je croyais que tu dirais que c'était un accident. » « Je ne veux plus construire ma défense sur un mensonge, même quand le mensonge m'arrangerait. » Elle a baissé les yeux.
Les démarches ont conduit à un accord partiel sur le retrait de certaines versions trompeuses et la publication d'une rectification, sans régler toutes les questions financières ou personnelles. Chacun a gardé des responsabilités à clarifier. Hélène m'a prévenue que les dommages réels exigeraient encore des justificatifs et que toute issue dépendrait des preuves et de la procédure. J'ai signé ce que j'avais lu, pas une ligne de plus. En quittant le bâtiment, j'ai senti une fatigue immense. Ce n'était pas l'absence de triomphe qui m'épuisait. C'était la longueur du chemin nécessaire pour que des mots simples retrouvent leur sens.
Thomas m'attendait près du café d'en face. Il n'était pas venu à l'audience pour jouer au défenseur ; il avait rendez-vous avec son propre conseil dans le quartier. « Comment ça s'est passé ? » a-t-il demandé. « On a avancé sur la vidéo. Le reste continue. » Il a proposé de déjeuner. J'ai accepté parce que j'avais faim et parce que je savais désormais que manger avec lui ne signifiait pas lui promettre de revenir. Nous avons commandé deux plats du jour et parlé d'abord de la restauration à Saumur. Il voulait savoir si les couleurs tenaient bien à la lumière de l'après-midi. J'ai décrit l'effet des verres verts sur le mur de pierre, heureuse qu'il connaisse encore mon métier.
Puis il a dit : « J'ai écrit à Camille pour lui demander pardon d'avoir laissé Laurent dire qu'elle avait détruit l'entreprise. Elle m'a répondu qu'elle préférait qu'on parle de son dossier d'art. » J'ai souri. « Elle a raison. » « Je lui ai demandé si elle avait des nouvelles. Elle a été retenue pour un entretien supplémentaire. » Sa fierté avait l'air sincère. Nous avons parlé longtemps de la jeune fille, de son talent, du fait qu'elle devait apprendre à vivre en dehors de nos conflits. Je me suis rendu compte que Thomas pouvait encore être l'oncle chaleureux que j'avais aimé. Cela ne supprimait pas ce qu'il m'avait fait. Cela rendait seulement le choix à venir moins simple que l'idée de le rayer de ma vie.
À la fin du repas, Thomas m'a demandé : « Est-ce qu'on peut consulter quelqu'un ensemble, sans présumer de ce qu'on décidera ? » J'ai réfléchi. J'avais déjà commencé mes propres séances avec une psychologue, pour comprendre pourquoi je me sentais coupable chaque fois que je refusais de porter la misère des autres. « Peut-être », ai-je répondu. « Je veux d'abord savoir si j'en ai envie. Ne réserve rien sans moi. » Il a acquiescé. La vieille version de Thomas aurait voulu me montrer immédiatement trois dates disponibles. Celui qui était devant moi a payé sa part du déjeuner et m'a laissée rejoindre ma voiture sans me suivre jusqu'au volant.
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Dans le couloir, avant l'audience, une femme attendait avec son fils adolescent. Elle a trouvé un banc libre et lui a demandé s'il voulait rester ou faire quelques pas dehors. Il a choisi de sortir ; elle n'a pas protesté. J'ai regardé leur échange, touchée par cette petite façon de respecter un choix. Moi aussi, j'étais entrée dans un bâtiment où d'autres personnes allaient décider de certains éléments de mon histoire. Mais j'avais choisi ma démarche, lu les documents et travaillé avec un conseil que j'avais mandaté. Personne ne m'avait placée devant quarante invités pour me faire dire oui. J'ai respiré lentement, redressé mon dossier et attendu que mon nom soit appelé.
Le soir, une lettre de l'assureur annonçait que les travaux du toit pourraient être pris en charge en partie, sous réserve du devis final et des conditions du contrat. La nouvelle était moins romantique qu'une déclaration d'amour et plus rassurante que toutes les excuses de Laurent réunies. Je l'ai montrée à Aïcha. « On peut finir le couloir avant l'automne », a-t-elle calculé. « Si les artisans sont disponibles », ai-je ajouté. Elle a levé son verre. « À la disponibilité des artisans. » Nous avons trinqué avec du jus de pomme. Le lendemain, nous devions retourner travailler. J'avais attendu longtemps une journée qui ne serait pas définie par la bassine. Cette journée-là s'en approchait enfin.