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Chapter 22 - Le jour des comptes ouverts

La réunion des associés a commencé sans moi, comme il se devait. J'attendais dans un café à proximité, non parce que je n'avais pas confiance en Thomas, mais parce que je refusais de devenir la spectatrice de chaque décision de sa famille. Aïcha m'avait envoyé des photographies de la rosace presque terminée. Je les regardais sur mon téléphone lorsque Thomas m'a écrit : « Les comptes sont présentés. Je te parlerai après. » J'ai commandé un deuxième café et j'ai tenté de lire un roman. Au bout de trois pages, j'ai dû admettre que je n'avais rien compris à l'intrigue. La serveuse m'a apporté un verre d'eau sans commentaire.

Thomas m'a raconté la réunion le soir même. Le diagnostic indépendant montrait une entreprise viable sur certaines activités, fragilisée sur d'autres par de mauvais contrats et des dépenses mal suivies. La direction avait besoin d'une réorganisation, d'un financement réaliste et d'une relation moins opaque avec les salariés. Laurent avait refusé d'abord toute remise en question. Puis plusieurs associés lui avaient demandé de présenter des réponses précises. Thomas avait voté pour un accompagnement externe et des démarches formelles adaptées à la situation de l'entreprise. Le résultat n'était pas une guérison instantanée. Il imposait enfin un travail collectif et des contrôles. « Laurent dit que je l'ai abandonné », a conclu Thomas. « Et toi, qu'est-ce que tu crois ? » « Que j'ai cessé de l'autoriser à parler pour tout le monde. »

La décision avait aussi prévu que les propositions de financement incluant les Ormes seraient retirées des présentations. Une communication devait corriger les références erronées auprès des personnes déjà sollicitées. Laurent avait signé la décision collective sans cacher sa colère. « Tu crois qu'il va le faire ? » ai-je demandé. « On va vérifier. Je ne te demande pas de me croire sur parole. » Cette phrase m'a paru nouvelle. Thomas comprenait enfin qu'une confiance abîmée ne se répare pas en exigeant qu'elle revienne. Elle se reconstruit éventuellement par des actes vérifiables, et chacun peut décider que le résultat ne suffit pas.

J'ai rencontré Marc le lendemain devant l'usine. Il avait un sourire prudent. « On a encore du chemin. Les commandes ne se livreront pas toutes seules et personne ne nous a promis de garder exactement les mêmes postes. Mais on sait au moins sur quels chiffres on travaille. » Sofia est arrivée avec des échantillons de bois. Elle avait obtenu un rendez-vous avec un conseiller pour étudier son projet de petite structure artisanale. « Je préférerais que la boîte se redresse », a-t-elle dit. « Je veux juste ne pas arriver au bord du trou sans autre idée. » Je lui ai proposé de lui présenter une ancienne cliente qui avait déjà soutenu des entreprises artisanales, sans garantir qu'elle investirait. Sofia a accepté. C'était une proposition parmi d'autres, pas une dette éternelle.

Ce jour-là, Geneviève a demandé à voir Hélène, indépendamment de moi. Elle voulait comprendre les conséquences des sommes qu'elle avait avancées à Laurent, les documents qu'elle avait signés et les possibilités de préserver ce qui lui restait. Hélène a décliné le rendez-vous en raison des intérêts potentiellement opposés et lui a recommandé de consulter son propre conseil. Lorsque Geneviève me l'a rapporté, elle était vexée. « Même ton avocate ne veut pas me recevoir. » « Elle te rend service en ne prétendant pas défendre deux personnes qui n'ont pas les mêmes intérêts », ai-je répondu. Geneviève a soupiré. « Je commence à en avoir assez des gens qui me disent non. » « Je sais », ai-je dit. « Mais c'est parfois ainsi qu'ils te disent la vérité. »

À l'atelier, nous avons installé le vitrail des boulangères dans sa caisse de transport. Camille avait terminé la brochure, avec l'accord de l'association et une liste des noms retrouvés dans les archives. Certains restaient inconnus. Nous avons indiqué cette limite plutôt que de les inventer. Mme Dumas est venue vérifier l'orthographe des patronymes. « Ma grand-mère aurait été si contente », a-t-elle murmuré. Élise a souri. « La mienne aurait demandé pourquoi on a mis si longtemps. » L'humour a détendu tout le monde. Pour la première fois depuis des semaines, une liste de noms ne servait pas à exclure ou à accuser : elle rendait leur place à des femmes qu'on avait oubliées.

Le soir, Thomas est venu déposer une lettre officielle de l'entreprise confirmant le retrait des Ormes de son projet de financement. Nous l'avons lue ensemble. Puis il m'a demandé : « Est-ce que ça change quelque chose pour nous ? » J'ai réfléchi. « Ça change quelque chose pour ma maison et pour les gens qui y travaillent. Pour nous, je suis heureuse que tu aies fait ce que tu aurais dû faire dès le début. Mais je ne peux pas promettre davantage aujourd'hui. » Il a acquiescé. Je lui ai proposé un café, et nous avons parlé de la pluie qui avait retardé les réparations du toit. C'était étrange de retrouver des phrases ordinaires après tant de mensonges. Je ne savais pas si elles étaient un chemin vers le couple ou vers une séparation respectueuse.

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Pendant ce temps, l'atelier a instauré un rendez-vous mensuel ouvert aux salariées et aux apprenties pour discuter des conditions de travail, des formations et des risques signalés. Aïcha a insisté pour que les décisions et les points de désaccord soient consignés sans attribuer à tout le monde un accord fictif. « On peut sortir d'une réunion en n'étant pas du même avis », a-t-elle dit. « Ce n'est pas une catastrophe. La catastrophe, c'est quand quelqu'un écrit ensuite que nous avons voté à l'unanimité. » J'ai pensé au dossier financier des Vernet. Nous avons commencé notre première séance par une question très terre à terre : fallait-il investir dans une nouvelle table de découpe ? Les réponses étaient partagées, et c'était parfaitement sain.

Au moment où il quittait le jardin, mon téléphone a sonné. Le journaliste local avait obtenu une réaction de Laurent à la décision des associés. Il lui attribuait cette phrase : « Il n'a jamais été question de vendre la maison d'Inès sans son accord. » J'ai regardé Thomas. Il avait entendu. Nous nous sommes souvenus tous les deux du prospectus, du dossier bancaire et de l'enveloppe sous la bassine. « Cette fois », a-t-il dit, « je ne vais pas laisser la version de mon frère devenir la nôtre. » Il est rentré chez lui pour préparer une rectification factuelle, sans me demander de lui dicter les mots.

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