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Chapter 16 - La sœur qui souriait trop fort

Alice m'a attendue près du portail un jeudi après-midi. Elle n'avait ni sa mère ni son téléphone à la main. Ses cheveux étaient attachés à la hâte, et elle portait des baskets avec une robe qui semblait prévue pour un déjeuner élégant. « Je veux te parler sans témoins », a-t-elle annoncé. J'ai regardé Aïcha, qui passait dans l'allée avec des cartons. « Nous pouvons parler dans le jardin. Aïcha sera à proximité. » Alice a levé les yeux au ciel. « Tu me prends pour une criminelle ? » « Je prends des précautions avec les conversations qui se sont déjà terminées sur Internet. Si tu préfères, nous pouvons reporter. » Elle a accepté le jardin. Nous avons marché jusqu'au banc de pierre où Margot aimait lire.

« Tu me détestes », a commencé Alice. « Je ne suis pas là pour distribuer des sentiments », ai-je répondu. « Tu es venue. Qu'as-tu à me dire ? » Elle a regardé ses chaussures. « La bassine, c'était mon idée. Enfin, pas exactement. Maman parlait depuis des semaines de te remettre à ta place. J'ai trouvé cette vieille tradition sur un site de cérémonies. Je pensais que ce serait ridicule, pas... » « Pas humiliant ? » « Je pensais que tu dirais non et qu'on rirait. » Je lui ai rappelé qu'elle avait ri avant même que je prenne la bassine. Alice s'est mordue la lèvre. « Oui. Je voulais te voir perdre ton air de toujours savoir mieux que nous. » Sa franchise avait une cruauté plus nette que ses précédentes insultes.

Je lui ai demandé pourquoi elle avait besoin de me rabaisser. Elle a évoqué notre mariage, les soirées où Thomas parlait de mes chantiers, la manière dont leur mère me comparait sans cesse à elle. « Quand j'ai ouvert mon magasin de décoration, maman disait : Inès aurait mieux négocié le bail. Quand j'ai fermé, elle disait : Inès, elle, sait gagner sa vie. » J'ai senti quelque chose se déplacer. Je n'étais pas l'origine de son humiliation ; j'en étais devenue l'écran. « Ta mère n'avait pas le droit de te traiter ainsi », ai-je dit. « Et toi, tu n'avais pas le droit d'en faire mon problème. » Alice a baissé la tête. « Je sais. Enfin, je commence à savoir. »

Puis elle a parlé du dossier. Laurent lui avait demandé de numériser des papiers laissés dans le bureau de Thomas. Elle avait préparé la bassine et le service de table le jour du dîner, mais elle affirmait ne pas avoir fabriqué ma signature. « Je sais que tu n'as aucune raison de me croire. J'ai encore les courriels où Laurent me demande les scans. Je peux les remettre à quelqu'un d'indépendant. » J'ai répondu qu'elle devait consulter son propre conseil et ne supprimer aucun élément. Elle a eu un rire sans joie. « Voilà. Même quand je dis la vérité, tu réponds comme une avocate. » « Non, je réponds comme une femme qui ne veut pas inventer un coupable pour se sentir mieux. »

Alice a pleuré une minute entière sans chercher à cacher son visage. Je n'ai pas bougé. Elle n'avait pas besoin que je l'embrasse pour mériter le droit de pleurer. Quand elle s'est calmée, elle a sorti de son sac un mouchoir froissé. « J'ai donné à maman la serviette brodée. C'était celle de ma grand-mère. Je pensais qu'elle trouverait ça beau. » « Tu as transformé un objet de famille en accessoire pour m'humilier », ai-je répondu. « Peut-être qu'un jour tu réussiras à le regarder autrement. » Elle a acquiescé, les yeux rougis. « Je ne te demande pas de me pardonner aujourd'hui. Je voulais que tu saches que ce n'était pas une tradition de nos ancêtres. On l'a inventée pour toi. »

Cette dernière phrase m'a frappée. Geneviève avait invoqué « chez nous » comme si des générations avaient exigé qu'une femme lave les pieds d'une autre devant des invités. Mais Alice venait de reconnaître qu'elles avaient choisi une scène sur un site pour me forcer à accepter un rôle. J'ai pensé aux enfants de l'atelier, à leurs prénoms inscrits sur des feuilles, aux femmes de la chapelle dont nous recherchions les noms. Les traditions peuvent transmettre une tendresse, un savoir, une langue. Elles peuvent aussi être fabriquées en une après-midi pour donner à une cruauté l'air ancien et respectable.

Avant de partir, Alice m'a demandé si Thomas pourrait rentrer un jour aux Ormes. « Ce n'est pas une décision que tu peux prendre pour lui ni pour moi », ai-je dit. Elle a hoché la tête. « Il m'en veut beaucoup. » « Il doit aussi répondre de ses propres actes. » Elle a eu un demi-sourire. « Tu arrives à ne pas nous simplifier en gentils et méchants. Ça doit être fatigant. » « Terriblement. J'aurais préféré que vous soyez tous des méchants de théâtre, ça m'aurait permis de finir l'histoire avant le dessert. » Elle a ri malgré elle, puis s'est éloignée jusqu'au portail.

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Avant de quitter le banc, Alice m'a demandé ce que je ferais si Camille venait un jour travailler aux Ormes. Je lui ai répondu que son avenir appartenait à la jeune fille et qu'un éventuel stage supposerait un accord clair, des horaires compatibles avec ses études et un encadrement réel. « Tu parles comme si elle était une apprentie ordinaire », a dit Alice. « Elle le serait », ai-je répondu. « Et je ne veux pas qu'elle bénéficie d'un passe-droit parce qu'elle est ta fille, ni qu'elle soit écartée parce que son père m'a blessée. » Alice a regardé les fenêtres de l'atelier. « Je ne crois pas avoir jamais réfléchi à cette différence. » Elle avait probablement passé des années à confondre amour et faveur, comme le reste des Vernet.

Aïcha m'a retrouvée quelques minutes plus tard. « Elle a laissé quelque chose ? » « Des informations. Et des larmes. » « Les larmes ne prennent pas beaucoup de place dans un dossier. » Nous sommes rentrées à l'atelier. Hélène m'a appelée au sujet du faux document bancaire. Les vérifications avançaient ; un nom apparaissait dans les échanges préparatoires, mais personne ne devait tirer de conclusion avant l'examen des fichiers originaux. Elle me l'a donné pour que je comprenne les prochaines démarches. Ce n'était ni Alice ni Thomas. C'était une personne extérieure au cercle familial, qui travaillait depuis des années avec Laurent et dont je connaissais la voix. La femme chargée autrefois de nos commandes : Béatrice Colin.

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