Chapter 13 - Les noms sous le verre bleu

La commande la plus ancienne de notre atelier concernait une petite chapelle de campagne dont les vitraux avaient été démontés pendant des travaux. Une association de village avait réuni l'argent nécessaire à leur restauration, euro après euro. Sur l'un des panneaux, une femme portait un panier de pain. Le verre bleu de sa robe avait été cassé en plusieurs endroits. Lorsque nous avons décapé l'ancienne soudure, Élise a découvert sous le cadre une inscription presque illisible : « À celles qui nourrissent sans qu'on retienne leurs noms. » Nous sommes restées silencieuses devant la phrase. Elle ne venait pas de ma famille, ni des Vernet. Elle appartenait à des femmes mortes depuis longtemps et qui avaient pourtant laissé une place à d'autres.
Aïcha a proposé de rechercher l'origine de l'inscription auprès de l'association et des archives locales, avec leur accord. La présidente, Mme Dumas, nous a raconté l'histoire d'une coopérative de boulangères créée après une crue de la Loire. Elles avaient nourri le village pendant des semaines, puis offert ce vitrail en mémoire des disparues. Les noms figuraient autrefois sur une plaque disparue pendant une rénovation. « Vous croyez qu'on pourrait les retrouver ? » a demandé Élise. Mme Dumas a souri. « Nous pouvons essayer. Nous avons les carnets de la paroisse et quelques photographies. » Notre travail technique est devenu, cette semaine-là, une enquête modeste et lumineuse, qui ne cherchait pas un coupable mais des personnes à remercier.
J'ai proposé à Camille de dessiner une petite brochure pour accompagner la restauration, si Madeleine et ses parents étaient d'accord. L'adolescente a accepté avec une joie prudente. « Je préfère dessiner des femmes qui ont fait quelque chose plutôt que des gens qui se disputent », m'a-t-elle dit. Nous avons travaillé côte à côte sur une table couverte de papiers. Elle ne m'a rien raconté de nouveau sur son père. Je ne lui ai rien demandé. Elle a dessiné des mains farineuses, des crues et un four communal. À un moment, elle a demandé : « Tu crois qu'on peut aimer quelqu'un et penser qu'il est lâche ? » J'ai posé mon crayon. « Oui. Mais tu n'as pas à organiser ta vie autour de la lâcheté d'un adulte. »
Le village a organisé une petite cérémonie pour la remise du vitrail. Nous avions installé le panneau à hauteur d'enfant avant sa pose définitive. Élise a expliqué la restauration avec cette assurance nouvelle qui lui donnait l'air plus grande. Quand un visiteur a demandé qui avait financé la commande, Mme Dumas a montré une feuille portant les noms de soixante-douze habitants. « Il n'y a pas de bienfaiteur unique », a-t-elle répondu. « C'est le village. » J'ai pensé à Geneviève devant les invités de mon salon. Elle aurait cherché la personne à remercier en premier. Ici, chacun semblait heureux que la liste soit longue.
Sur le chemin du retour, Camille a reçu un appel de Laurent. Je lui ai proposé de s'isoler pour répondre. Elle est revenue quelques minutes plus tard, le visage fermé. « Il dit que tu me manipules avec tes histoires de femmes oubliées. » Madeleine lui a demandé si elle voulait rentrer. « Non. Je veux finir le dessin. » Elle a respiré puis ajouté : « Mais je ne veux plus travailler avec mon téléphone à côté. » Nous avons posé l'appareil éteint dans un tiroir, à sa demande. Aïcha a apporté des crayons. Pendant une heure, Camille a retrouvé son âge, absorbée par le difficile problème de représenter une fournée de pain sans dessiner trente pains identiques.
Quand tout le monde fut parti, Mme Dumas m'a retenue devant la chapelle. « J'ai entendu parler de vos problèmes », a-t-elle dit. J'ai pensé à la vidéo. « Ce village n'a pas besoin de prendre parti dans mon mariage. » « Ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous aurons bientôt des travaux pour la salle des fêtes. Vous pourriez répondre à l'appel d'offres comme les autres artisans. » J'ai cligné des yeux. Elle m'offrait une occasion de travailler, pas un jugement moral. « Bien sûr », ai-je répondu. « Envoyez-moi le cahier des charges. » Elle a souri. « Vous voyez, on ne peut pas toujours résoudre les problèmes. On peut parfois simplement donner du travail à quelqu'un qui sait le faire. »
Ce soir-là, j'ai enfin raconté à Aïcha un souvenir que je gardais depuis le dîner. Quelques mois auparavant, Geneviève avait regardé nos apprenties sous la verrière et m'avait dit : « Tu t'entoures de femmes qui te doivent tout. Ça doit être agréable. » Je m'étais contentée de répondre que nous avions besoin d'elles. J'aurais dû entendre ce qu'elle projetait : pour elle, aider quelqu'un consistait à obtenir sa reconnaissance perpétuelle. Aïcha a haussé les sourcils. « Alors je vais lui faire peur. Moi, je te dois du travail bien fait et tu me dois mon salaire. Le reste, c'est notre amitié, et ça ne se facture pas. » Nous avons ri ensemble.
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Pour la première fois, Manon a demandé à signer elle-même la fiche de restauration, à côté du nom d'Aïcha. « Je ne veux pas prendre le mérite des autres, mais j'ai vraiment travaillé sur ce bleu », a-t-elle expliqué. Aïcha lui a remis le stylo. « C'est précisément à cela que sert la fiche : indiquer qui a fait quoi. » J'ai observé le prénom de la jeune femme rejoindre ceux de l'équipe. Tant de nos discussions récentes concernaient des signatures copiées, des signatures cachées ou des signatures exigées sous pression. Celle-ci ne servait ni à posséder ni à contraindre. Elle enregistrait simplement un travail dont Manon pouvait être fière. J'ai pris soin de photographier le document pour nos archives professionnelles.
Avant de rentrer, j'ai envoyé à Thomas la photographie de l'inscription retrouvée. Je ne savais pas pourquoi j'avais envie qu'il la voie. Sa réponse est arrivée une heure plus tard : « Je connais quelqu'un qui a été nourri par une de ces femmes. Mon père racontait que sa tante les aidait à transporter la farine. » Je lui ai demandé s'il possédait un souvenir utile aux recherches. Il m'a répondu qu'il allait vérifier, sans rien promettre. Notre conversation n'avait porté ni sur notre mariage ni sur sa mère. Pendant trois messages, nous avions été deux personnes capables de s'intéresser à quelque chose de plus grand que leurs blessures. Puis Hélène m'a appelée : un nouveau projet de financement circulait, cette fois sans les Ormes, et Laurent cherchait un investisseur qui exigeait de connaître les véritables comptes.