Chapter 30 - Personne ne s'agenouille

Un peu plus d’un an après le dîner de la bassine, j'ai ouvert les fenêtres des Ormes sur un jardin rempli de jonquilles. Les réparations du toit étaient terminées, la salle Margot accueillait des apprenties et la commande de Saumur avait été livrée. Notre activité se portait suffisamment bien pour envisager une nouvelle place de formation, sous réserve d'un financement confirmé et d'un recrutement sérieux. Les salariés des Vernet poursuivaient leurs activités dans une structure réorganisée, tandis que plusieurs anciens collègues, dont Sofia, développaient leur propre atelier. Je ne prétendais pas que tout le monde avait retrouvé exactement la vie d'avant. Mais les gens avaient cessé d'attendre qu'un seul homme leur raconte ce qu'ils étaient autorisés à espérer.
Thomas était venu dîner la veille. Nous avions parlé pendant deux heures de notre mariage, sans dossiers cachés ni parents dans la pièce. Il m'avait dit qu'il aimerait revenir vivre aux Ormes, si j'en avais envie, tout en poursuivant le travail engagé sur lui-même. Je lui avais répondu que je le souhaitais également, mais à une condition qui n'avait rien d'une punition : nous continuerions à prendre les décisions importantes ensemble et à respecter l'indépendance professionnelle de chacun. La maison resterait mon bien ; il ne serait ni invité de passage ni propriétaire imaginaire, mais mon compagnon, avec une place définie par nos choix et non par l'argent. Il avait accepté sans marchandage. Nous avions convenu d'un retour progressif, avec la possibilité d'en parler si quelque chose ne fonctionnait pas.
Ce matin-là, il est arrivé avec deux valises et un pot de basilic. « J'ai pensé qu'on pourrait le mettre dans la cuisine », a-t-il dit. Je l'ai embrassé sur le seuil. Ce baiser n'effaçait ni sa lâcheté ni les semaines où je ne supportais plus de le voir. Il disait simplement que nous avions travaillé assez longtemps pour choisir d'essayer de nouveau, lucidement. Thomas a posé les valises dans l'entrée sans monter les escaliers. « Où tu veux que je mette mes affaires ? » J'ai souri. « On va décider ensemble. » Il a levé le pot de basilic comme un drapeau. « J'espère qu'au moins celui-ci aura droit à un emplacement immédiat. » Je l'ai conduit à la cuisine.
Geneviève avait changé d'appartement depuis le scandale, mais elle s'y sentait bien. Elle aidait maintenant une association de quartier à préparer des repas sans se présenter comme sa fondatrice. Elle avait pris conseil pour comprendre les sommes avancées à Laurent et accepté que certaines pertes lui appartiennent. Nous nous voyions parfois dans des lieux publics, parfois aux Ormes lors d'événements convenus. Elle ne venait plus sans prévenir, et je ne l'invitais pas par culpabilité. Alice avait repris une formation en gestion commerciale et nous avions réussi à parler de peinture et de livres avant de parler de la famille. Quant à Laurent, il participait aux démarches concernant ses décisions passées et cherchait sa place dans la nouvelle organisation. Je ne lui avais pas accordé une confiance qu'il n'avait pas reconstruite. Il apprenait, avec difficulté, qu'on ne redresse pas une entreprise en dirigeant la vie d'autrui.
Camille a envoyé une carte depuis Nantes, où elle venait de présenter sa première exposition collective. Au recto, elle avait dessiné une femme devant une maison aux fenêtres ouvertes. Au verso, elle écrivait : « J'ai appris à faire des ombres qui ne cachent pas le personnage. » Je l'ai affichée dans la salle Margot. Aïcha a dit : « Cette petite va nous faire pleurer avec ses crayons jusqu'à nos quatre-vingts ans. » Élise a ajouté qu'elle comptait bien avoir quatre-vingts ans pour vérifier. Nous avons ri, puis repris notre travail sur une rosace commandée par une école. Elle comportait vingt-quatre pièces, chacune conçue avec un élève. Manon vérifiait les mesures et répétait à voix haute le nom de chaque enfant pour ne pas inverser les dessins.
À midi, nous avons organisé un repas dans le jardin pour remercier celles et ceux qui avaient participé à la réparation de la toiture et aux travaux de l'atelier. Il n'y avait pas de table d'honneur. Chacun choisissait sa place et apportait ce qu'il pouvait. Marc est venu avec sa femme, Sofia avec ses collègues, Agnès avec Président dans une caisse de transport parce que le chat avait décidé de ne pas rester seul. Geneviève avait préparé une salade et demandé à Aïcha si elle pouvait la déposer sur le buffet. Thomas a distribué les verres. Je l'ai regardé se déplacer entre les tables, rire avec Camille au téléphone et aider Élise à porter un plateau. Il n'essayait de convaincre personne qu'il était devenu un homme parfait. Il participait simplement à la journée.
Au moment du dessert, Geneviève s'est approchée de moi avec une petite bassine en faïence. J'ai senti mes épaules se tendre avant même de comprendre. Elle l'a remarqué et s'est arrêtée. « Je ne voulais pas te faire peur », a-t-elle dit. « C'est celle du dîner. Alice l'a retrouvée dans un carton. Je pensais te demander si tu voulais la garder, la donner ou la jeter. » J'ai regardé l'objet. Sur son bord, une petite fêlure avait été réparée. « Je ne veux pas la remettre dans le salon », ai-je répondu. Elle a acquiescé. « Je comprends. » Nous sommes restées quelques instants sans parler. Puis j'ai demandé : « Tu serais d'accord pour qu'on l'utilise dans la serre ? Elle ferait une bonne jardinière. » Geneviève a eu un sourire timide. « Pour du basilic ? » « Thomas en a déjà apporté un pot. On pourrait essayer des fleurs. »
Nous avons porté ensemble la bassine jusqu'à la serre. Je l'ai remplie de terre pendant que Geneviève lisait les indications d'un sachet de graines de capucines. Elle voulait toujours faire les choses trop vite ; je voulais toujours tout mesurer deux fois. Nous avons dû recommencer une petite rangée. « Margot aurait ri de nous », a-t-elle dit. « Elle aurait surtout dit que tu as semé trop profond. » Geneviève a sorti délicatement deux graines de terre pour les replacer. Elle n'a pas demandé si je lui pardonnais enfin. Je ne lui ai pas offert une grande phrase destinée aux invités. Nous avons terminé la plantation, lavé nos mains et rejoint le repas où chacun s'était servi sans attendre notre permission.
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Le soir, lorsque les derniers invités sont partis, Thomas m'a retrouvée devant la serre. « Ça va ? » a-t-il demandé. Je l'ai regardé longtemps. « Oui. Pas parce que tout a disparu. Parce que je n'ai plus besoin de disparaître pour que les autres soient à l'aise. » Il a glissé sa main dans la mienne. Nous sommes rentrés par la grande porte, celle que Geneviève avait utilisée pour transformer ma maison en scène de théâtre. Elle donnait maintenant sur des outils rangés, des livres empruntés et deux valises encore ouvertes dans le couloir. Notre vie n'était pas une photographie parfaitement composée. Elle était mieux : elle nous appartenait, avec ses décisions difficiles, ses rires et la possibilité de dire non sans perdre l'amour de ceux qui avaient appris à l'entendre.
Quelques jours plus tard, les premières capucines ont percé la terre de la bassine. J'ai appelé Aïcha pour lui montrer. Elle est venue, a examiné les petites feuilles et a déclaré : « Celles-là ont compris le principe : on ne les fait pas pousser en leur ordonnant de s'agenouiller. » Nous avons éclaté de rire. Je pensais encore parfois au bruit de l'eau sur le parquet, à la honte, aux regards des invités. Mais ce matin-là, dans la lumière douce des Ormes, ce n'était plus le bruit qui terminait mon histoire. C'étaient les voix de l'atelier qui s'ouvrait, Thomas qui demandait où se trouvaient les tasses, et une enfant de la visite scolaire qui lançait depuis l'entrée : « Madame Inès, est-ce qu'on a le droit de choisir notre couleur ? » J'ai ouvert la porte. « Bien sûr. C'est par là qu'on commence. »