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Chapter 2 - Une porte qui se ferme enfin

À deux heures du matin, le parquet du salon était sec. Moi, non. J'étais restée assise devant la table où Thomas avait déposé l'enveloppe récupérée sous la bassine. Le projet de cession n'était ni un acte signé ni une vente accomplie : plusieurs pages comportaient la mention « sous réserve d'accord des propriétaires et des vérifications du notaire ». Mais le dossier donnait un prix, un acquéreur et un calendrier. Quelqu'un avait préparé la vente des Ormes en me laissant croire que nous organisions un simple dîner de famille. Je relisais la même ligne, incapable de décider si je voulais pleurer ou casser quelque chose.

Thomas était debout près de la cheminée. « Je voulais te le dire », a-t-il répété. « Quand ? » Il a respiré longtemps. « Quand j'aurais compris comment sauver l'entreprise de Laurent. » Les Ateliers Vernet fabriquaient des menuiseries anciennes depuis trois générations. J'avais moi-même commandé leurs premières fenêtres pour les Ormes, avant notre mariage. « Tu aurais pu m'en parler », ai-je dit. « Tu savais que je demanderais les comptes. » Il m'a regardée, enfin. « Oui. » Ce petit mot m'a blessée davantage que toutes ses explications. Il savait que je poserais des questions raisonnables. Il avait donc choisi de ne pas m'en laisser l'occasion.

Je lui ai demandé les clés de la maison que j'avais confiées à sa mère. « Elle a des affaires ici. » « Elle prendra rendez-vous pour les récupérer. Donne-moi les doubles. » Il a ouvert un tiroir, sorti deux trousseaux et hésité. « Tu me mets dehors aussi ? » J'ai pensé à la main qu'il avait gardée immobile pendant que Geneviève tendait son pied. « Cette nuit, tu dors ailleurs. Demain, nous déciderons comment parler sans que tu m'expliques pourquoi j'aurais dû obéir. » Il s'est passé la main sur le visage. « Chez Laurent, alors. » « Fais comme tu veux. Ce sera peut-être le moment de lui demander pourquoi mon nom apparaît sur des papiers que je n'ai pas signés. »

Quand la voiture de Thomas a quitté l'allée, j'ai téléphoné à Aïcha. Elle habitait le logement du gardien avec son fils adulte, et je savais qu'elle ne dormait pas encore : elle restaurait une rosace pour une chapelle de village. « Ça va ? » a-t-elle demandé sans préambule. « Je ne sais pas. La banque a suspendu le dossier. Il faut que je change les codes et fasse vérifier les serrures. » Elle a marqué une pause. « Et pour le reste ? » « Pour le reste, j'ai besoin que tu viennes boire un thé. » Cinq minutes plus tard, elle était là, en pantoufles, avec une boîte de biscuits bretons. Elle a vu mes yeux rouges, n'a posé aucune question et a mis l'eau à chauffer.

Au matin, j'ai rappelé ma conseillère, Mme Delcourt, qui m'a confirmé par écrit l'interruption de l'instruction en attente de vérifications. « Vous ne risquez pas de vous réveiller avec une hypothèque créée par cet échange de courriels », m'a-t-elle expliqué. « Mais le document contesté doit être examiné. Déposez votre signalement et gardez les originaux. » J'ai apprécié qu'elle ne promette ni miracle ni condamnation instantanée. Elle m'a envoyé la liste des pièces et m'a conseillé de consulter un professionnel indépendant. J'ai pris rendez-vous avec Maître Lenoir, une notaire que j'avais rencontrée lors de l'achat, et avec une avocate, Hélène Basset, amie de fac et redoutable adversaire des approximations.

À neuf heures, les messages ont commencé. Alice : « Tu as dépassé les bornes. » Laurent : « Tu as humilié une femme de soixante-huit ans devant ses amis. » Geneviève : « Tu nous dois des excuses publiques. » Puis un lien, envoyé par ma cousine Émilie, est apparu sur mon écran. On y voyait mes bras soulever la bassine et Geneviève recevoir l'eau au visage. La vidéo commençait deux secondes trop tard pour montrer son pied tendu. Elle se terminait avant ma question sur le prêt. Le texte disait : « Une belle-fille violente chasse une mère âgée d'un dîner familial. » J'ai posé le téléphone à l'envers. « Ils ont déjà choisi leur histoire », a soufflé Aïcha. « Pas tous », ai-je répondu. « Les invités étaient là. Et Camille aussi. »

Je n'ai pas publié ma version aussitôt. Hélène m'a appelée avant même que j'aie le temps de la joindre. « La première chose, c'est de conserver le fichier, les messages et les noms des personnes présentes. Pas de guerre de commentaires. » « Mais tout le monde me traite de folle ! » « Je sais. Ça fait mal. Tu peux répondre sans livrer ta vie entière aux inconnus. On va distinguer les faits que tu peux prouver du reste. » Elle a eu un silence. « Tu as mangé ? » J'ai regardé les biscuits intacts. « Non. » « Alors commence par ça. La dignité n'est pas une grève de la faim. »

À midi, j'ai traversé l'aile ouest. Dans l'atelier, trois femmes découpaient des pièces de verre bleu. L'une d'elles, Élise, une ancienne aide-soignante de cinquante-deux ans, m'a arrêtée près de la verrière. « J'ai vu la vidéo », a-t-elle dit. J'ai attendu la question. Elle a montré la vieille fontaine du jardin. « Je voulais juste vérifier si on maintient la visite scolaire de mardi. Les élèves ont préparé leurs dessins. » Ses mots m'ont presque fait céder. Mon entreprise n'était pas seulement un château à défendre. C'était le salaire d'Aïcha, la formation d'Élise, une promesse faite aux enfants du quartier. « On la maintient », ai-je dit. « Je te le promets. »

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Dans l'après-midi, Thomas a demandé à revenir chercher son ordinateur. Je l'ai reçu dans le vestibule, en présence d'Aïcha, sans jouer à la tragédienne. Il avait les yeux cernés. « Maman a parlé à un journaliste local », a-t-il annoncé. « Je suppose qu'elle n'a pas parlé des six cent mille euros. » « Non. » Il a baissé la voix. « Laurent dit que l'argent pourrait sauver vingt-six emplois. » « Et toi, Thomas, combien de personnes qui travaillent ici étais-tu prêt à mettre en danger sans leur demander leur avis ? » Il a ouvert la bouche, mais aucun nombre n'en est sorti. Il a pris son ordinateur et s'est arrêté près de la porte. « Je ne savais pas qu'elle ferait ça avec la bassine. » « Tu savais qu'elle voulait me faire plier », ai-je répondu. Il a hoché la tête. Cette fois, il n'a pas essayé de se justifier.

Le soir, la visite scolaire m'a semblé plus fragile que toutes les verrières de la maison. J'ai ouvert ma boîte aux lettres et découvert une enveloppe timbrée, sans expéditeur. Elle contenait une photographie prise avant le dîner : Laurent et Alice dans mon bureau, devant mon ordinateur allumé. Au dos, une écriture adolescente avait tracé : « Regarde l'heure. Je n'ai pas filmé seulement la bassine. » Il était 18 h 42. À cet instant, j'étais dans la cuisine, en train de préparer les desserts. Camille avait donc vu quelque chose. Et elle prenait un risque en me l'envoyant.

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