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Chapter 11 - L'appartement d'Agnès

Agnès Morel m'a appelée un mercredi à sept heures. Elle avait soixante-dix-huit ans, travaillait autrefois pour ma grand-mère et possédait une voix qui faisait obéir les vendeurs de légumes au marché. « Tu as encore de la place chez toi ? » m'a-t-elle demandé. J'ai immédiatement imaginé un problème de toiture ou une envie de passer l'après-midi. « Pour toi, toujours. Pourquoi ? » Elle a toussé. « Geneviève a mis son appartement en vente. Je l'ai découvert parce que son agent immobilier a téléphoné chez moi pour prendre des nouvelles d'une fuite d'eau. Elle m'avait demandé de réceptionner ses lettres pendant ses travaux. Il paraît qu'il n'y a plus de travaux du tout. »

Je suis allée la voir après avoir prévenu Aïcha. Agnès habitait un petit logement au-dessus d'une pharmacie, avec une collection d'assiettes dépareillées et un chat nommé Président. Elle avait conservé les clés de Geneviève pendant des semaines, croyant rendre service. « J'ai appelé l'agent pour comprendre si je devais encore ouvrir aux ouvriers », m'a-t-elle expliqué. « Il m'a dit qu'il ne pouvait pas me renseigner. Puis j'ai vu l'annonce publique. » Elle m'a montré une page imprimée. L'appartement où Geneviève disait subir des travaux était proposé à la vente, libre à une date prochaine. Cela n'expliquait pas les dettes familiales, mais son séjour aux Ormes prenait soudain un sens nouveau. Elle n'avait jamais eu l'intention de partir au bout de deux semaines.

« Pourquoi ne m'as-tu rien dit avant ? » ai-je demandé. Agnès a haussé les épaules. « Parce qu'une femme a le droit de vendre son logement sans que le voisinage tienne un congrès. Je t'en parle maintenant parce qu'elle continue d'affirmer à tout le monde que tu l'as jetée dehors alors qu'elle n'a plus de solution. Elle en a peut-être une, elle n'en a peut-être pas. Moi, je refuse qu'on te reproche d'avoir fait disparaître un appartement qu'elle vend elle-même. » Elle m'a servi un café si fort qu'il aurait pu remettre un camion en marche. Nous avons ri, puis elle est devenue sérieuse. « Tu n'es pas obligée de devenir cruelle pour te défendre. Ne la laisse pas t'entraîner là. »

De retour chez moi, j'ai trouvé une lettre de Geneviève glissée sous la porte. Elle demandait à récupérer des albums, deux valises et « quelques objets personnels ». Elle terminait par : « Je n'ai pas besoin que tu m'offres un toit, seulement que tu ne me traites pas comme une étrangère. » J'ai lu la phrase trois fois. Elle m'avait demandé de lui laver les pieds dans ma propre maison, puis parlait d'être traitée comme une étrangère. J'ai répondu que ses affaires seraient préparées, qu'elle pouvait venir avec une personne de son choix à un horaire convenu et qu'Aïcha serait présente. J'ai évité de mentionner l'annonce immobilière. Cela aurait transformé la conversation en duel de secrets, pas en solution.

Le lendemain, Geneviève est arrivée avec Alice. Elles ont passé une heure à remplir des cartons. Alice a voulu décrocher un miroir du corridor, affirmant qu'il appartenait à sa mère. Je lui ai montré l'inventaire de ma facture, sans triomphe. « Celui-là était ici avant mon mariage. » Geneviève a poussé un soupir. « Tu vas vraiment nous faire compter les objets ? » « Je préfère que nous repartions avec les choses exactes plutôt qu'avec une nouvelle dispute. » Elle a finalement pris son portrait de famille, un service à thé et les nappes qu'elle avait apportées. Lorsque nous avons refermé le dernier carton, elle s'est appuyée sur le fauteuil où elle avait reçu l'eau.

« Tu sais que je n'ai plus mon appartement », a-t-elle dit à voix basse. Je l'ai regardée. « J'ai vu l'annonce. » « Laurent m'a conseillé de le vendre. Il disait que ce serait temporaire, que je pourrais acheter plus petit ensuite. » Elle s'est interrompue. Alice s'est tournée vers elle. « Maman, ce n'est pas la peine de raconter tout ça. » Mais Geneviève a continué : « J'ai mis une partie de l'argent dans l'entreprise. Et puis il a encore demandé de l'aide. » Pour la première fois, je voyais derrière son insolence une femme qui avait déjà cédé à la logique du sauvetage sans poser de questions. Elle aurait pu me le dire. Elle avait préféré fabriquer un ordre hiérarchique où mon obéissance résoudrait son problème.

« Je suis désolée que tu aies perdu ton logement », ai-je dit. « Je ne te laisserai pas vivre ici après ce qui s'est passé. Mais si tu cherches une solution indépendante, je peux te transmettre des adresses de conseillers qui ne travaillent pas pour Laurent. » Elle a levé la tête, choquée. « Tu veux que j'aille demander de l'aide à des inconnus ? » « Oui. À des gens qui te montreront les chiffres et ne demanderont pas qu'on s'agenouille. » Alice a claqué un carton. « C'est odieux. » Geneviève a posé une main sur son bras. « Laisse. » Je ne savais pas si elle avait entendu mon offre ou seulement la blessure qu'elle provoquait dans sa fierté.

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Agnès m'avait prévenue qu'elle ne servirait pas d'intermédiaire entre Geneviève et moi. « J'ai assez passé ma vie à distribuer le courrier des autres », avait-elle déclaré. Je lui ai proposé de l'aider à organiser ses papiers personnels à elle, car elle se plaignait de ne jamais retrouver les factures vétérinaires de Président. Nous avons passé une matinée à classer ses enveloppes et à rire devant une photographie du chat assis dans une soupière. Pour une fois, notre rendez-vous ne concernait aucune dette des Vernet. Agnès a conclu qu'il était possible de rendre un service sans se faire avaler par les affaires d'une famille. Elle aurait pu donner une conférence sur le sujet.

Après leur départ, j'ai examiné le fauteuil. Une couture s'était détendue sous l'humidité et laissait apparaître le rembourrage. Aïcha m'a demandé si je voulais le jeter. « Non. On va le faire restaurer. » Elle a souri. « Tu n'es pas obligée de conserver tout ce qui te rappelle une mauvaise soirée. » « Je le garde parce qu'il était à Margot. Geneviève n'en possédait que les jambes pendant dix minutes. » Cette plaisanterie m'a rendue un peu plus légère. Le soir, Thomas m'a téléphoné pour savoir si sa mère avait récupéré ses affaires. « Oui. Elle m'a dit pour l'appartement. » Il a juré tout bas. « Laurent m'avait assuré qu'elle avait seulement besoin d'une avance. » Nous nous sommes tus. Nous découvrions tous les deux que la famille qu'il croyait sauver lui cachait ses propres pertes.

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