Chapter 1 - La valise et le sifflet rouge

La première chose que Camille Morel entendit en quittant sa maison fut le bruit de son mari qui hurlait son prénom. La seconde fut le petit clic métallique de sa valise noire franchissant la dernière marche. Il ne lui restait qu'à atteindre le portail. Pourtant, elle s'arrêta. Sur les dalles, parmi les vêtements que Maxime avait jetés dehors la veille, brillait son sifflet de sauvetage rouge. Elle le ramassa avant même de regarder derrière elle.
« Camille ! Tu ne m'as pas entendu ? »
Maxime surgit dans l'encadrement de la porte, pieds nus, tee-shirt gris froissé, les traits déformés par une colère qu'elle connaissait maintenant trop bien. Sa mère, Odile Vernet, se tenait derrière lui, impeccable dans un chemisier ivoire, son sac à main serré contre sa poitrine. Aucun des deux ne semblait remarquer l'ecchymose violette qui entourait l'œil gauche de Camille.
« Pose cette valise. On doit parler », lança Odile.
Camille portait encore le maillot bleu marine de son cours de natation du matin et une chemise de lin blanche qu'elle n'avait pas eu le temps de boutonner complètement. Elle avait enfilé des sandales et pris le minimum : ses papiers, deux tenues, le carnet de vaccinations du chien mort depuis trois ans qu'elle n'avait jamais réussi à jeter. Son téléphone vibra dans sa poche. Elle ne le sortit pas.
« Je pars », répondit-elle.
« Tu dramatises, comme toujours », répliqua Maxime. « Maman vient déjeuner. Tu vas rentrer, cacher ton œil et arrêter ton numéro. »
La veille, il l'avait plaquée contre la porte de leur chambre après qu'elle avait refusé de quitter leur maison pour s'installer chez Odile. Il lui avait ensuite donné deux coups. Le matin, il avait jeté une trousse de maquillage sur le lit en lui intimant de sourire pour le déjeuner. Camille l'avait laissée fermée, à côté d'un verre d'eau intact. Pendant des heures, elle avait hésité à appeler son frère : elle craignait de lui raconter ce qu'elle s'était si longtemps caché à elle-même.
Odile descendit une marche. « Cette maison ne sert plus à rien si tu refuses de travailler avec nous. Maxime a besoin d'un nouveau départ. Tu pourrais au moins faire un effort. »
« Mon centre accueille vingt-sept personnes chaque semaine. Ce n'est pas un effort qu'on me demande, c'est d'abandonner mon travail. »
« Ton petit bassin », souffla Odile, avec le même mépris qu'elle réservait aux objets mal rangés.
Camille fixa la femme qui lui avait promis, six ans auparavant, de l'aimer comme sa fille. Elle songea à Inès, sa collègue, qui l'attendait peut-être déjà dans le local technique de Courant Libre. À Tom, douze ans, qui comptait ses longueurs avec une application minutieuse. À Mireille, qui avait retrouvé assez d'équilibre après son accident vasculaire pour traverser seule le bassin. Ce lieu n'était pas un « petit bassin ». Il était le résultat de neuf années de travail.
« Laisse-moi passer », dit-elle.
Maxime la rejoignit sur les marches et saisit la poignée de la valise. Elle résista. Ce simple geste lui coûta : une douleur remonta le long de ses côtes. Il remarqua son mouvement de recul et sourit sans joie.
« Tu vois ? Tu ferais mieux de ne pas me provoquer. »
« Lâche-la. »
La voix venait du portail. Gabriel Morel, le frère de Camille, se tenait à l'entrée de l'allée. Ancien pompier, épaules larges, visage durci par des nuits de garde, il avait ce regard calme que Camille lui connaissait depuis l'enfance, juste avant qu'il intervienne dans une urgence. Il était arrivé à pied pour ne pas bloquer la sortie avec sa voiture.
« Rentre chez toi, Gabriel », cracha Maxime.
« Je suis venu chercher ma sœur. Lâche la valise. »
Maxime lâcha la poignée, puis attrapa brusquement le bras de Camille. Elle cria, moins de douleur que de surprise. Gabriel monta les deux marches en une enjambée et se plaça entre eux. Maxime tenta de le frapper. Gabriel lui donna un seul coup pour se dégager et recula aussitôt, les mains ouvertes. Maxime heurta le chambranle sans tomber.
« Je n'en veux pas davantage », dit Gabriel, à voix basse. « Camille, viens. »
Deux policiers apparurent alors au portail. Camille les avait appelés plus tôt, après avoir parlé à une intervenante d'une association d'aide aux victimes. Ils avaient convenu de venir au moment où elle partirait. L'un s'approcha de Maxime tandis que l'autre demanda si quelqu'un avait besoin de soins. Camille hocha la tête. Cette réponse minuscule lui sembla plus difficile que tous les cours qu'elle avait dispensés.
Odile ouvrit la bouche pour protester, mais une nouvelle voix la coupa depuis le salon : « Ce serait peut-être le moment de cesser de parler à sa place. »
Une femme aux cheveux courts sortit de la maison. Jeanne Vernet, la sœur de Maxime, que personne dans cette famille n'avait revue depuis quatre ans. Elle portait un tailleur sombre et tenait un téléphone contre elle. C'était la deuxième personne que Camille avait appelée ce matin-là, après Gabriel. Jeanne avait accepté de venir sans poser de question. Camille ignorait encore pourquoi elle avait immédiatement répondu oui.
« Toi ? » murmura Maxime.
Jeanne ne le regarda pas. Ses yeux restèrent sur Odile. « Tu m'avais dit que Camille avait perdu le registre rouge. »
Odile pâlit. « Ce n'est ni le lieu ni le moment. »
« Alors pourquoi l'as-tu demandé avant même de lui demander si elle allait bien ? »
Camille sentit soudain le poids de la valise dans sa main. Le registre rouge de son centre, disparu trois jours plus tôt, contenait les relevés qu'elle avait effectués après plusieurs anomalies dans le système d'évacuation des eaux. Elle avait cru à un vol banal, un dossier égaré pendant les travaux voisins. Maxime savait qu'il avait disparu. Odile n'aurait jamais dû le savoir.
Jeanne fit un pas vers Camille, puis s'arrêta pour lui laisser le choix de la distance. « J'ai une chose à te dire. Il y a huit ans, ma mère a déjà fait disparaître un registre. Un homme a payé pour ça. »
Camille serra son sifflet rouge dans sa paume.
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« Qui ? » demanda-t-elle.
Jeanne répondit doucement : « Celui qui avait signalé le danger avant que l’hôtel ne le fasse accuser. »