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Chapter 14 - Odile et la maison trop grande

Odile Vernet détestait les chambres vides. Chaque matin, elle parcourait sa grande maison derrière l'hôtel, ouvrait les volets de la chambre de Jeanne et ceux de l'ancienne chambre de Maxime, puis refermait les portes. Une employée venait deux fois par semaine faire le ménage, mais Odile continuait de vérifier les poignées après son départ. Elle avait grandi dans un appartement de deux pièces avec trois sœurs. Posséder une maison où personne ne manquait d'espace lui avait paru, pendant trente ans, une victoire incontestable. Elle n'avait jamais appris à demander si les autres avaient envie d'y vivre.

Le directeur financier de l'hôtel, Laurent Meunier, l'attendait dans la salle à manger avec un tableau de trésorerie. « Nous devons informer les investisseurs des incertitudes sur l'extension », dit-il. « Et la vérification du réseau peut nous obliger à suspendre certaines installations. »

« Si nous les alarmons maintenant, ils retireront leurs fonds. »

« S'ils découvrent que nous leur avons caché des informations importantes, ce sera pire. »

Odile posa sa tasse. « Je vous paie pour trouver des solutions. »

« Une information exacte en fait partie. »

Le jeune homme ne baissa pas les yeux. Odile comprit alors qu'elle ne pouvait plus acheter le silence de tout le monde avec une promotion ou une invitation au déjeuner. Elle le congédia poliment, puis resta seule devant les chiffres. L'hôtel fonctionnait encore ; ses difficultés étaient sérieuses sans être immédiatement fatales. C'était précisément ce qui l'angoissait. Une faillite aurait été un événement extérieur à combattre. Une série de décisions coûteuses prises par elle-même constituait un miroir.

Maxime arriva à onze heures. Il avait un pansement discret au menton et les traits tirés. Odile lui prépara du café, comme lorsqu'il revenait du collège après une bagarre. « Camille refuse toujours de te parler ? »

« Mon conseil m'a dit d'arrêter de la contacter directement. »

« Une femme peut se mettre en colère. Il faut parfois insister pour qu'elle comprenne. »

« Maman, j'ai frappé Camille. »

Odile remua le café. « Tu étais à bout. »

« Je ne t'ai pas demandé de me trouver une excuse. »

Ce fut la première phrase de son fils qui la déstabilisa réellement. Maxime se leva et arpenta la pièce. Il avait passé des mois à se convaincre que sa colère était la conséquence de la pression de sa mère, du mépris supposé de Camille, de la perte de son emploi. Il savait maintenant qu'il avait choisi de frapper. Cette lucidité ne lui offrait aucune absolution, seulement la possibilité de cesser de mentir sur la nature de son acte.

« Tu dois nous aider pour l'hôtel », dit Odile après un silence. « Sans l'extension, les banques peuvent exiger de nouvelles garanties. »

« Je n'aurais jamais dû garantir ce prêt avec mes économies. »

« Tu m'as suppliée de te laisser participer. »

« Et tu as accepté alors que tu savais que je venais de perdre mon poste. »

Odile détourna les yeux vers le jardin. Elle se souvenait parfaitement du jour où elle lui avait donné le dossier : il avait besoin d'être utile, disait-il. Elle avait préféré son enthousiasme à une évaluation lucide de ses capacités financières. Elle pouvait admettre cette erreur dans le secret de son esprit ; le dire à voix haute lui semblait impossible.

Maxime posa une feuille sur la table. « Il faut que tu me dises ce que je suis censé avoir signé en 2018. »

« Des documents de suivi. Rien que tu n'aies compris. »

« J'avais vingt-neuf ans, je voulais que tu sois fière de moi. Tu m'as demandé de valider le report des travaux. Je l'ai fait. Je ne savais pas que quelqu'un serait blessé. Mais après l'accident, j'ai vu le rapport. Et je n'ai rien dit. »

Odile sentit une bouffée de colère. « Voilà. Tu vas tout mettre sur ma tête. »

« Non. Je te dis ce que j'ai fait. Tu devrais essayer. »

Il quitta la pièce en laissant son café intact. Odile resta debout, une main sur le dossier de sa chaise. Le mot « essayer » lui semblait presque obscène. Elle avait consacré sa vie à paraître sûre d'elle. Comment pouvait-on diriger un hôtel si l'on admettait qu'on s'était trompé ?

Dans l'après-midi, elle reçut un appel d'une ancienne amie, Solange, qui avait vu la photographie de Camille circuler en ligne. « Tu devrais arrêter tes messages de soutien », lui dit Solange. « Ils ressemblent à une manière de la faire taire. »

« Tu ne sais rien de cette affaire. »

« Je sais ce que tu me faisais quand je voulais quitter notre association de commerçants. Tu appelais ça m'aider à réfléchir. »

Odile raccrocha. L'écho de ces deux conversations la suivit jusqu'au bureau. Elle ouvrit le dossier de la galerie technique. Dans une pochette, elle trouva le courrier de Rémi demandant le report de l'ouverture de la piscine jusqu'à la fin des travaux. Elle connaissait cette page. Elle l'avait conservée malgré ses propres instructions de classement, non pour protéger quiconque, mais parce qu'une part d'elle avait toujours su qu'elle pourrait en avoir besoin.

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Odile passa l'après-midi à examiner des lettres d'anciens employés retrouvées dans un tiroir. Une gouvernante avait signalé le manque de personnel pendant les travaux, un réceptionniste demandait qu'on cesse de le déplacer de nuit sans prévenir, Baptiste réclamait une intervention sur une vanne. Elle retrouvait ses réponses types : « Nous faisons le nécessaire », « Votre implication est appréciée », « La direction étudie le problème ». Elles étaient polies, immédiatement utilisables et souvent vides. Odile se souvint avoir été fière de sa capacité à répondre à cent courriers dans la même matinée. Elle ne pouvait plus ignorer que l'efficacité administrative avait parfois servi à ne pas entendre le contenu d'une seule lettre. Elle posa le dossier à côté de la page qu'elle hésitait à transmettre. Pour la première fois, le nombre de réponses envoyées lui sembla moins important que les actes qui avaient suivi.

Elle posa le document sur la table. Pendant une minute, elle envisagea d'appeler Jeanne et de tout lui envoyer. Puis le téléphone sonna : un investisseur voulait avancer sa visite. Odile replia la page et la glissa dans le tiroir. Elle choisissait encore le silence. Mais ce soir-là, elle ne réussit pas à convaincre ses doigts de tourner la clé.

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