strive

Chapter 10 - Le nom sur la porte

La première fois que Camille vit son nom sous celui d'Odile Vernet, ce fut sur une pancarte posée devant les Tamaris : « Futur espace bien-être Les Embruns — direction du projet : Odile Vernet et Camille Morel. » Quelqu'un l'avait installée à l'aube, sans prévenir. Inès l'avait photographiée avant de la découvrir, puis avait averti Camille. Celle-ci arriva avec Salomé et un représentant de la société qui gérait les travaux. Elle ne toucha pas au panneau. Elle demanda simplement qu'on lui explique à quel titre on l'avait placé sur sa propriété.

Le responsable, un jeune chef de chantier nommé Clément, parcourut nerveusement sa tablette. « On nous a transmis un dossier complet avec les autorisations. On avait prévu de commencer les relevés topographiques aujourd'hui. »

« Je ne vous reproche pas de m'avoir crue consentante », répondit Camille. « Je vous dis maintenant que je ne le suis pas. Je souhaite que personne ne commence de travaux avant clarification. »

Il consulta son supérieur, puis fit retirer la pancarte. Salomé nota le nom des intervenants et demanda une copie de l'ordre. Le jeune homme parut soulagé : il n'avait pas envie de participer à une querelle dont il ignorait les règles. Camille le regarda emporter le panneau, et une pensée l'envahit : le monde pouvait avancer très loin sur la base d'une signature que personne ne lui avait vue tracer.

L'après-midi, l'avocate lui expliqua ce qu'elle avait pu vérifier à ce stade. La lettre d'intention produite par Littoral Développement ne constituait pas, à elle seule, une vente immobilière achevée. Mais elle était utilisée pour déclencher des contrats, rassurer des investisseurs et mettre Camille devant des faits accomplis. Il fallait en contester la provenance et les effets, sans présumer que chaque professionnel impliqué connaissait l'origine du document.

« Je veux récupérer mon portail », dit Camille.

« Tu l'as toujours. Nous devons empêcher qu'on te le fasse croire autrement. »

Camille visita ensuite les Tamaris pour récupérer quelques affaires indispensables, dans un cadre organisé avec les interlocuteurs chargés de sa sécurité. Maxime n'était pas présent. Elle entra pour la première fois dans la maison depuis son départ. Le verre d'eau n'était plus sur la table de nuit ; la trousse de maquillage, en revanche, avait été posée bien en évidence sur la commode. Une petite trace beige souillait le couvercle. Camille se demanda si Odile l'avait ouverte pour vérifier qu'elle avait obéi après coup.

Elle prit son ordinateur professionnel, des photographies de ses parents, les cahiers de recettes annotés par sa mère. Elle laissa les assiettes, les rideaux et le grand miroir qu'elle avait choisi avec Maxime lors d'un été heureux. Elle n'avait pas à décider aujourd'hui ce que deviendraient ces objets. Dans la chambre, elle croisa son propre reflet sans chercher à masquer l'ecchymose. Elle constata seulement qu'elle avait besoin d'une coupe de cheveux.

Au rez-de-chaussée, elle retrouva le premier projet de Courant Libre : une maquette en carton du bassin, avec une rampe dessinée trop raide et un petit personnage en pâte à modeler censé représenter un nageur. Son père l'avait aidée à fabriquer cette miniature avant de mourir. Elle l'emballa dans du papier journal. Le carton était plus fragile que tous les dossiers de vente réunis, mais il lui paraissait infiniment plus important.

À la sortie, elle aperçut Odile de l'autre côté de la rue. La vieille femme resta près de sa voiture, derrière une vitre baissée. « Camille, je ne veux pas que tu perdes tout. »

« Alors cesse de prétendre que je t'ai donné quelque chose. »

« Tu ne comprends pas les enjeux. »

« Explique-les à mon avocate. »

Odile ouvrit les mains. « J'ai des salariés, des fournisseurs, des familles qui comptent sur moi. Tu ne peux pas faire passer tes sentiments avant tout le monde. »

Camille pensa à Naël, à Inès, à la piscine municipale et à ses propres comptes. « Je sais ce que cela signifie d'avoir des salariés. C'est pour cela que je refuse que tu décides à leur place en imitant ma signature. »

Odile détourna les yeux. Une seconde plus tard, elle remonta sa vitre. Camille n'essaya pas de la retenir.

En fin de journée, elle reçut de la banque un accusé de réception confirmant que ses contestations avaient été prises en compte et que des vérifications étaient en cours. Rien n'était réglé. Elle imprima pourtant le courriel et le glissa dans une pochette verte intitulée « Actions accomplies ». Inès se moqua doucement de cette manie. Camille répondit qu'il fallait parfois se fabriquer des preuves de ses propres progrès.

Dans la soirée, Jeanne trouva dans les cartons de Léo une ancienne carte du domaine des Embruns. Une ligne bleue traversait le terrain de Camille avant de rejoindre la mer. En bas, un tampon portait une date récente : le plan avait été redessiné six mois plus tôt, bien après l'époque où Odile prétendait avoir renoncé aux conduites communes. Jeanne envoya la photographie à Salomé, puis prit une décision qui lui coûta davantage que prévu : elle appela sa mère pour lui dire qu'elle ne serait plus son intermédiaire.

« Tu le regretteras », répondit Odile.

À son retour, Camille fit l'inventaire des objets qu'elle n'avait pas emportés. Il y avait les bols bleus offerts par une amie, le vieux meuble de l'entrée réparé par Gabriel, les livres que Maxime avait achetés et n'avait jamais ouverts. Elle distingua ce qui lui appartenait clairement de ce qui devrait faire l'objet d'une discussion ultérieure. Pour la première fois, elle put regarder un objet commun sans se demander aussitôt lequel des deux avait le droit de le garder. « Je ne vais pas déménager toute ma vie en une journée », dit-elle à Inès. « Heureusement », répondit son amie. « Je n'ai qu'une petite voiture. » Elles rirent, puis chargèrent seulement les deux cartons prévus.

May you like

Avant de refermer son carnet, Camille y inscrivit les coordonnées de chaque interlocuteur officiel et la date de sa prochaine réponse attendue. Cette liste n’effaçait pas les incertitudes, mais elle empêchait qu’une promesse orale se transforme encore en ordre impossible à vérifier. Elle y ajouta une colonne réservée à ses propres décisions.

Jeanne regarda Léo préparer le dîner dans sa cuisine. « Peut-être. Mais, pour une fois, ce regret sera le mien. »

Related Stories

Other posts