Chapter 19 - Deux versions du même soir

La caméra du portillon des Tamaris avait enregistré dix-sept secondes qui manquaient à la mémoire de Camille. Elle le découvrit en consultant, avec les interlocuteurs compétents, une copie préservée des images. La veille de son agression, Maxime était sorti du centre avec un objet rectangulaire sous le bras. Il l'avait placé dans sa voiture avant de rejoindre Odile, arrêtée devant le portail. Sur l'écran, ils parlaient sans que le son soit audible. Camille ne pouvait pas savoir ce qu'ils s'étaient dit. Elle reconnaissait en revanche la couverture rouge du registre qu'Inès cherchait depuis trois jours.
« Pourquoi n'as-tu pas regardé plus tôt ? » demanda Gabriel.
« Parce que je ne savais pas à quelle heure chercher. Parce que j'avais peur. Et parce que je travaillais encore le lendemain. »
Il allait s'excuser lorsqu'elle ajouta : « Ce n'est pas un reproche que je me fais. C'est une réponse. »
Salomé fit conserver les éléments et leur contexte. Elle rappela que la vidéo n'établissait pas, à elle seule, qui avait ensuite détenu le registre ni ce qui s'y trouvait exactement. Inès avait des copies partielles des relevés, mais certaines annotations manuscrites n'existaient que dans le cahier disparu. Le vide se situait désormais à un endroit précis. Cette précision rendait l'angoisse plus supportable.
Deux jours plus tard, le conseil de Maxime transmit une déclaration complémentaire. Il reconnaissait avoir pris le registre, prétendant vouloir « éviter une fermeture injustifiée pendant la vérification ». Il affirmait l'avoir remis à Odile. Il ajoutait que sa mère lui avait promis de le restituer après en avoir fait des copies. Camille lut le document sans éprouver le soulagement attendu. Maxime disait enfin quelque chose de vérifiable ; il présentait toujours son choix comme une tentative de bien faire.
« Il a pris le cahier de mon entreprise sans me demander », dit-elle à Salomé. « Il savait que je cherchais à comprendre une anomalie. »
« Nous garderons les faits et nous laisserons les procédures établir ce qui pourra l'être. Tu peux, toi, décider de ne plus confier tes accès professionnels à quelqu'un qui les a utilisés contre toi. »
Jeanne apporta une seconde version. Odile avait indiqué au directeur financier qu'elle ne possédait aucun document original, seulement des copies « envoyées par un consultant ». Or un échange de courriels montrait qu'elle avait demandé à Maxime de déposer « le grand cahier rouge » dans son bureau. Les mots étaient ordinaires, presque ridicules. Jeanne les trouva plus révélateurs qu'une menace spectaculaire : sa mère s'était habituée à désigner un objet appartenant à Camille comme un bien dont elle pouvait disposer.
Baptiste suggéra de rechercher ce que le registre contenait sans attendre sa restitution. « Un relevé n'existe pas seulement dans un carnet », rappela-t-il. « Il y a des appareils, des fournisseurs, des alarmes, des témoins. Si vous avez fait correctement votre travail, vous avez laissé des traces ailleurs. »
Inès dressa la liste des sources disponibles. Naël retrouva les fiches d'entretien qu'il avait envoyées au prestataire. Un laboratoire confirma avoir conservé des résultats d'analyses. Camille repéra dans son calendrier les dates où elle avait annulé des séances par précaution. Chaque trace était imparfaite ; leur cohérence importait davantage qu'un cahier devenu symbole.
Cette démarche lui fit retrouver une colère différente. Elle en voulait à Maxime d'avoir tenté de priver des professionnels de leur mémoire de travail. Elle en voulait aussi à Odile d'avoir pensé que la disparition d'un objet pourrait faire disparaître le problème physique qu'il décrivait. L'eau ne lisait pas les rapports. Elle suivait les conduites.
Le soir, Camille ouvrit un fichier où elle avait consigné des souvenirs de son mariage. Elle ne cherchait pas à constituer une preuve. Elle voulait retrouver des moments qui lui avaient appartenu : Maxime endormi après une promenade, un repas raté qu'ils avaient mangé en riant, une discussion sur le prénom d'un chien qu'ils n'avaient jamais adopté. Ces souvenirs existaient, même si la relation avait fini dans la violence. Elle les regarda sans les utiliser pour se convaincre de revenir.
Au même moment, Jeanne se rendit chez Odile pour lui demander, une dernière fois sans audience, où se trouvait le registre. Sa mère répondit : « Je l'ai mis en sécurité. »
« De quoi le protégeais-tu ? »
« Des gens qui auraient pu mal l'interpréter. »
Jeanne resta près de la porte. « Un cahier qui parle d'eau ne se défend pas en le cachant. Il se confronte aux mesures. »
Odile lui montra le tiroir de son bureau. Il était vide. « Je l'ai confié à quelqu'un », admit-elle.
« Qui ? »
« Un avocat. »
Jeanne ne sut pas si c'était vrai. Cette fois, elle refusa de jouer au détective dans une maison qui lui avait déjà coûté quatre ans de vie. Elle demanda que l'information soit transmise directement aux conseils concernés, puis sortit.
Inès organisa une séance de reconstitution documentaire avec Naël, sans toucher au registre original. Chacun indiqua sur un tableau ce dont il se souvenait, en précisant quand un souvenir restait incertain. Ils repérèrent qu'un relevé automatique avait été enregistré le matin d'une anomalie, tandis que Camille avait ajouté son observation manuelle en fin d'après-midi. La différence d'horaires expliquait une contradiction apparente dont Odile s'était servie pour parler de négligence. Naël retrouva même le message envoyé au prestataire le jour même. « Ce n'est pas une enquête de cinéma », plaisanta-t-il. « On fait surtout du classement. » Camille répondit qu'elle ferait volontiers du classement jusqu'à la retraite si cela évitait qu'un signal d'alerte soit traité comme une erreur de caractère.
Camille fit également vérifier les droits d’accès aux espaces de stockage numérique, pour éviter qu’un autre collaborateur involontairement exposé ne perde ses documents.
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Le soir, elle vérifia avec Inès les précautions prévues pour conserver leurs archives et restreindre les accès aux seuls professionnels qui en avaient besoin. Le dossier de sécurité ne serait plus rangé dans une armoire dont le code circulait entre les proches de la famille. Cette mesure prosaïque leur rendit un peu de confiance.
À l'arrêt de bus, son téléphone sonna. C'était le cabinet de Salomé : un pli contenant un registre original venait d'être remis officiellement. Jeanne regarda le ciel s'assombrir. Les pages seraient peut-être enfin lues par ceux à qui elles appartenaient.