Chapter 9 - Les marches du commissariat

Camille reçut une convocation pour compléter sa déclaration. Elle se rendit au commissariat avec Salomé, mais entra seule dans la salle d'entretien. Les enquêteurs souhaitaient lui poser des questions sur les messages de Maxime, les pressions relatives au centre et l'incident survenu devant la maison. Elle apporta les originaux disponibles et distingua soigneusement les choses qu'elle avait vues de celles qu'on lui avait racontées. Lorsqu'on évoqua la facture anonyme de 2018, elle précisa qu'elle ignorait son origine et n'en connaissait pas l'authenticité.
« Vous aviez connaissance de ce document avant votre séparation ? » demanda l'enquêtrice.
« Non. Je savais que Maxime avait parfois travaillé pour sa mère. Il présentait ça comme un service ponctuel. »
« Et vous saviez que votre belle-mère voulait votre terrain ? »
« Je savais qu'elle souhaitait notre installation chez elle et parlait souvent d'un agrandissement. Je n'avais pas compris qu'elle liait les deux. »
L'enquêtrice nota les réponses sans expression particulière. Camille s'attendait autrefois à ce qu'une personne en uniforme lui dise immédiatement qui mentait, qui serait puni, quand tout serait fini. Elle comprenait désormais que les faits demandaient du travail et que personne ne pouvait lui promettre un calendrier précis. Cette absence de certitude la décevait et la rassurait à la fois.
Dans le couloir, elle croisa un homme tenant un casque de chantier. Il avait reconnu son nom dans la conversation de l'accueil et attendait qu'elle sorte. « Madame Morel ? Je suis Antoine, je travaille chez un sous-traitant de l'hôtel. On m'a demandé de poser les barrières autour de votre centre. »
Camille le reconnut : il avait conduit la camionnette de livraison. Il baissa les yeux. « Je voulais vous dire qu'on nous a présenté l'ordre comme venant de vous. Après, le chef a changé la consigne et dit qu'il fallait faire croire à un malentendu. »
« Vous voulez le raconter à l'enquêtrice ? »
« Je ne veux pas perdre mon travail. »
Elle aurait pu lui répondre qu'il devait faire preuve de courage. Elle pensa à sa propre peur de perdre Courant Libre. « Je ne peux pas décider à votre place. Mais je peux vous donner les coordonnées de mon avocate pour que vous sachiez ce qu'une démarche impliquerait. »
Antoine prit la carte. Une heure plus tard, il rappela Salomé et accepta de conserver les instructions qu'il avait reçues, sans les modifier. Camille ne sut pas ce qu'il en ferait ensuite. Elle évita de le raconter comme une victoire déjà acquise.
À l'extérieur, Gabriel l'attendait près d'un kiosque fermé. Il avait apporté des sandwichs. « Tu veux parler ? »
« Pas maintenant. Je veux marcher un peu. »
Ils longèrent le port jusqu'au vieux pont. Camille regarda les bateaux qui montaient avec la marée. Elle se rappela que Maxime la complimentait lorsqu'elle gagnait des clients, puis plaisantait devant leurs amis sur sa prétendue obsession du travail. Il avait voulu profiter de son succès sans reconnaître qu'il dépendait parfois d'elle. Elle avait pris ses petites humiliations pour de la fatigue. Cette constatation ne constituait pas un aveu de culpabilité ; elle révélait la manière dont une habitude peut s'installer sans bruit.
« Est-ce que tu l'aimais encore le matin où tu es partie ? » demanda Gabriel, hésitant.
« Oui. Une partie de moi l'aimait encore. C'est ce qui m'a fait hésiter. »
Il resta silencieux. Elle poursuivit : « Ce n'est pas une raison de revenir. »
Jeanne les rejoignit au café du bout du quai. Elle apportait une nouvelle inquiétude : Odile avait annoncé une assemblée exceptionnelle des investisseurs de l'hôtel pour présenter « l'acquisition stratégique » du terrain des Tamaris. Le dossier public comportait une esquisse où le bassin de Courant Libre avait disparu, remplacé par des cabines de soins haut de gamme.
« On ne peut pas vendre un lieu sans son propriétaire », dit Gabriel.
« On peut convaincre beaucoup de monde qu'une vente est imminente », répondit Salomé, arrivée peu après. « Il faudra contester les documents concernés et informer les personnes appropriées. Mais Camille, tu n'as pas à mener toutes les batailles le même jour. »
Camille observa l'esquisse. Les architectes avaient dessiné des palmiers autour d'une piscine turquoise qui ressemblait à tous les hôtels de luxe. Aucun accès pour fauteuil n'était visible. Le petit bureau où Inès conservait les dessins de Tom avait été remplacé par une boutique. Camille comprit que le projet ne détruirait pas seulement un bâtiment ; il effacerait une certaine idée des personnes auxquelles un lieu devait être accessible.
« Je veux parler aux investisseurs », dit-elle.
« Ce n'est pas forcément le meilleur cadre », répondit Salomé. « Réfléchissons à une manière de faire connaître ta position sans te mettre devant Maxime ou Odile. »
« Je ne veux pas une scène. Je veux qu'ils cessent de prétendre que je suis d'accord. »
Elles préparèrent une déclaration écrite, transmise par l'avocate, rappelant que la cession était contestée et que l'activité de Courant Libre était temporairement déplacée pour une vérification de sécurité. Aucune accusation non établie n'y figurait. Camille signa et sentit l'étrange soulagement d'apposer son vrai nom au bas d'un texte qu'elle avait réellement lu.
Le soir, Baptiste lui envoya une photographie de son ancien badge professionnel. Au dos, à côté du numéro d'employé, il avait écrit le nom d'un entrepreneur décédé depuis : « Il savait où passait le tuyau. Sa fille habite toujours le quartier. »
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Avant la fin de sa déposition, l'enquêtrice demanda à Camille si elle disposait d'un réseau de soutien et si elle souhaitait être orientée vers des professionnels adaptés. Camille expliqua qu'elle vivait chez son frère, qu'elle était accompagnée par une association et qu'elle cherchait à maintenir son activité sans retourner seule aux Tamaris. Elle réalisa en parlant que ses réponses avaient changé depuis le premier jour. Elle avait maintenant des noms, des horaires et des personnes auxquelles demander de l'aide. Elle ne considérait plus ces démarches comme une preuve qu'elle n'arrivait pas à se débrouiller. Elles représentaient les contours concrets d'une sécurité qu'elle commençait à construire.
Camille répondit qu'elle ne contacterait pas cette femme sans réflexion. Puis elle posa le téléphone. Pour la première fois, elle passa une soirée entière à cuisiner avec Gabriel sans consulter les notifications.