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Chapter 7 - Le visage derrière la vitre

Jeanne n'avait pas remis les pieds aux Embruns depuis quatre ans. Elle s'y rendit pourtant un mardi matin, à la demande de son fils. Léo voulait récupérer un carton de livres conservés dans un ancien bureau ; sa grand-mère refusait de les expédier et utilisait leur présence pour réclamer une visite. « J'irai avec toi », avait-il proposé. Jeanne avait répondu non. Elle savait désormais qu'il existait des rendez-vous auxquels elle n'avait pas à exposer son enfant, même devenu majeur. Camille lui avait conseillé d'y aller accompagnée d'une amie. Jeanne choisit Baptiste, qui accepta de l'attendre dans sa voiture.

Dans le hall de l'hôtel, les fleurs étaient neuves et le tapis portait toujours le même motif bleu. Odile se tenait derrière une baie vitrée, au téléphone. Lorsqu'elle vit sa fille, elle fit un geste pour la faire patienter, comme si quatre années pouvaient se ranger dans l'agenda entre deux fournisseurs. Jeanne resta debout. La réceptionniste, une jeune femme qu'elle ne connaissait pas, lui proposa un siège.

« Merci. Je viens uniquement chercher un carton », répondit-elle.

Odile finit par raccrocher. « Il fallait prévenir. »

« Je l'ai fait hier. »

« Tu sais ce que je veux dire. Toute cette agitation autour de Camille aurait pu être évitée. »

Jeanne regarda le lustre. « Elle a été frappée. Tu parles d'agitation. »

« Maxime est bouleversé. On peut comprendre qu'il ait perdu son sang-froid. »

« Non. On peut comprendre qu'il ait des difficultés. On n'a pas à excuser ses coups. »

Odile se dirigea vers l'ascenseur. « Monte. Nous serons mieux dans mon bureau. »

« Le carton est à l'accueil, normalement. »

La réceptionniste confirma qu'il attendait dans une réserve. Odile l'interrompit d'un signe sec, puis se ravisa en voyant Jeanne observer le geste. Elle fit apporter le carton. À l'intérieur, des manuels de géographie côtoyaient une vieille paire de palmes et un cadre photographique retourné.

« Léo ne se souvient même plus de cet endroit », dit Odile.

« Il se souvient des dimanches où tu lui promettais de venir et où tu ne venais pas. »

Sa mère détourna les yeux. Pendant un instant, Jeanne revit une femme plus jeune qui l'emmenait manger des crêpes après l'école, qui lui apprenait à ne jamais laisser un client repartir en colère. Odile n'avait pas toujours été une silhouette de verre froid. Cette découverte ne changeait pas ce qu'elle faisait aujourd'hui ; elle empêchait seulement Jeanne de réduire sa mère à un monstre commode.

« L'hôtel traverse une mauvaise période », admit Odile. « Si le projet de spa échoue, des dizaines d'emplois seront menacés. Camille bloque tout par orgueil. »

« Pourquoi avoir créé Littoral Développement ? Pourquoi lui envoyer une cession qu'elle n'a pas signée ? »

« Les juristes traiteront ça. »

« C'est une réponse pour la police, pas pour ta fille. »

Odile s'approcha. « Tu vas encore te mettre du côté de ceux qui veulent nous détruire ? Comme avec Baptiste ? »

Jeanne posa le carton sur une banquette. « J'ai vu les messages que tu lui envoies. Tu menaces de faire rouvrir son dossier d'indemnisation si nous parlons. Tu peux avoir peur de perdre ton hôtel. Tu n'as pas le droit d'utiliser sa vie pour te protéger. »

Sa mère eut un mouvement de recul. Jeanne le remarqua avec surprise. Odile paraissait véritablement effrayée. Elle regarda la porte vitrée donnant sur les bureaux administratifs, puis baissa la voix.

« Tu ne sais pas qui a garanti le prêt du nouveau bâtiment. »

« Alors dis-le-moi. »

« Maxime. Il a mis ses économies, ce qui restait de sa prime, tout. Si le projet s'écroule, il n'a plus rien. »

« Il n'avait déjà plus de travail. Pourquoi l'as-tu laissé faire ? »

Odile serra les lèvres. « Il voulait prouver qu'il pouvait se relever. »

« Et toi, tu voulais le terrain de Camille. »

La réceptionniste revint avec un formulaire de remise. Jeanne signa pour le carton, lut chaque ligne et repartit sans monter dans le bureau. Sur le parking, Baptiste l'attendait, le moteur éteint. Il lui tendit un thermos de café. Elle ne le prit pas tout de suite.

« Comment ça s'est passé ? » demanda-t-il.

« Elle m'a parlé d'argent comme si c'était une preuve d'amour. »

Baptiste laissa un silence. « Elle faisait déjà ça avant mon accident. Si je restais une heure de plus, elle disait que je sauvais les emplois. Puis, quand j'ai demandé des comptes, elle m'a présenté la facture de ma loyauté. »

Jeanne ouvrit le carton pour vérifier les livres. Dans le cadre retourné se trouvait une photo de famille : Odile, Maxime, Jeanne et Léo devant une piscine vide, huit ans plus tôt. Au fond de l'image, un ouvrier appuyait une échelle contre une cloison du local technique. Jeanne reconnut Baptiste. Derrière lui, un second homme, presque caché, portait un casque blanc.

« Qui est-ce ? » demanda-t-elle.

Baptiste regarda longtemps. « C'est l'ingénieur qui devait condamner la galerie. On m'avait dit qu'il avait quitté le chantier avant l'accident. »

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Dans le carton de Léo, Jeanne découvrit également un cahier de dessins d'enfant. Sur une page, il avait représenté l'hôtel comme un château dont toutes les fenêtres étaient fermées. À côté, une petite maison possédait une porte gigantesque. « C'était chez nous », se souvint-elle. Elle avait quitté les Embruns pour un appartement où l'on pouvait entrer sans appeler sa mère à l'avance. Les premières semaines, Léo avait demandé si sa grand-mère viendrait reprendre les meubles. Jeanne lui avait répondu que les objets leur appartenaient, mais elle avait mis des mois à croire elle-même à cette réponse. Elle montra le dessin à Baptiste, qui sourit avec une gêne tendre. « Ton fils avait compris l'architecture familiale avant nous. » Jeanne replia la page avec soin. Elle n'avait pas l'intention de faire de Léo le témoin privilégié des fautes des adultes ; ce dessin lui rappelait simplement ce que le départ avait rendu possible.

Au dos, une date manuscrite révélait autre chose : la photo avait été prise trois semaines après son départ officiel.

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