Chapter 18 - La promesse faite à Baptiste

Baptiste avait accroché dans son atelier une pancarte qui disait : « On répare ce qui peut l'être. Pour le reste, on vous le dit. » Jeanne la lut en attendant qu'il termine la réparation d'une pompe. Ils ne s'étaient presque pas parlé depuis qu'elle lui avait avoué sa participation au courrier de 2018. Il acceptait de fournir des informations techniques, mais refusait que leur ancienne complicité serve à rendre l'histoire plus douce qu'elle ne l'était. Jeanne respectait cette distance avec la sensation inconfortable de ne plus pouvoir acheter un pardon par des explications.
« J'ai une autre chose à te dire », commença-t-elle lorsqu'il eut rangé ses outils.
Baptiste s'assit. « C'est rarement une bonne introduction. »
« Après l'accident, maman m'a demandé de faire signer à plusieurs salariés un compte rendu affirmant que tu avais agi seul. Je n'ai pas obtenu leurs signatures. Mais j'ai envoyé le formulaire. »
Il la regarda, immobile. « Tu m'avais dit que le document venait du service juridique. »
« Je l'ai transmis. Je savais qu'il présentait les faits de manière trompeuse. Je me suis dit que, puisque personne ne signerait, ça n'aurait pas de conséquence. »
« Et il a été utilisé pour dire que j'avais refusé de coopérer. »
Jeanne baissa la tête. « Oui. Je l'ai appris ensuite. »
Il se leva et alla ouvrir la fenêtre. Le bruit d'une scie circulaire montait d'un atelier voisin. « Tu comprends pourquoi je ne veux pas entendre que tu as été manipulée ? On peut te manipuler et tu peux faire du mal quand même. »
« Je comprends. Je vais remettre une déclaration complète. Je n'attends pas que tu m'approuves. »
Baptiste resta dos à elle. « Je te demande simplement d'arrêter de décider ce qui pourrait me protéger sans m'en parler. »
Jeanne promit. Elle savait enfin qu'une réparation n'était pas la scène où l'on demandait pardon ; elle était la longue série de décisions où l'on cessait de reproduire le dommage.
Le même jour, Camille reçut la visite d'une ancienne salariée de l'hôtel, Aurore, qui avait quitté Les Embruns six mois auparavant. Elle apportait un carnet personnel où elle avait noté ses horaires et plusieurs consignes inhabituelles. « Je ne voulais pas témoigner tant que j'espérais récupérer mon indemnité », avoua-t-elle. « Puis j'ai vu qu'on prétendait avoir proposé un poste à Inès pour la faire taire. C'était exactement la méthode avec moi. »
Camille ne savait rien de cette prétendue proposition. Elle appela Inès, qui confirma avoir reçu un courriel de l'hôtel : le poste offrait un salaire supérieur en échange d'une prise de fonction immédiate et d'une clause de confidentialité très large. « J'ai refusé », dit-elle. « Mais je voulais t'en parler demain. J'avais peur que tu croies que j'hésitais. »
« Tu as le droit d'hésiter pour ton avenir. Je ne veux pas te retenir comme Odile essaie de me retenir. »
« Je sais. C'est pour ça que je reste. Pas parce que je te dois quelque chose. »
La conversation les laissa toutes deux émues. Camille proposa un rendez-vous d'équipe pour revoir les perspectives de salaire et les responsabilités de chacun. Elle ne pouvait pas garantir de rivaliser avec un groupe hôtelier, mais elle pouvait éviter que la loyauté devienne une dette sans fin.
En fin d'après-midi, Salomé annonça que les déclarations de Jeanne et les nouveaux éléments relatifs à Baptiste seraient transmis dans les cadres pertinents. Camille demanda si cette démarche aiderait rapidement à rouvrir le bassin. L'avocate répondit non : la sécurité technique, le différend contractuel et les actes de violence suivaient des parcours distincts, même si certains faits se croisaient. Camille soupira, puis inscrivit trois colonnes sur son tableau. Elle cessa d'attendre une décision unique capable de rendre toute sa vie à la fois.
Le soir, Jeanne rentra chez elle et trouva Léo en train de préparer des pâtes. Il avait reçu un message d'Odile lui demandant de convaincre sa mère « de revenir à la raison ». Il posa son téléphone face contre table. « Je n'ai pas répondu », dit-il.
« Tu peux lui répondre si tu en as envie. Je ne te demande pas de choisir entre nous. »
« Mamie ne me demande jamais comment je vais avant de me demander ce que tu fais. Ça aussi, j'ai le droit de le remarquer. »
Jeanne s'assit à côté de lui. Elle avait passé tant d'années à croire qu'il fallait protéger son fils de chaque conflit qu'elle avait parfois refusé de lui faire confiance. « Tu as raison », dit-elle. « Et je suis désolée de t'avoir laissé porter mes messages autrefois. »
Sur le chemin du retour, Jeanne s'arrêta devant l'école primaire où Léo avait appris à lire. Elle se souvint d'une réunion où elle avait manqué sa représentation de fin d'année pour répondre à une urgence de l'hôtel, avant de découvrir que l'urgence concernait le choix des fleurs d'un séminaire. Elle avait cru protéger son emploi en acceptant toutes les demandes. Léo avait cessé de lui demander si elle viendrait aux spectacles. Elle lui téléphona depuis le trottoir. « Je repensais à ton école », dit-elle. « Je n'ai pas été assez présente certains jours. » Il resta silencieux, puis répondit : « Je le sais. Je préfère qu'on se voie samedi plutôt que d'en discuter pendant une heure au téléphone. » Jeanne accepta. Des excuses ne pouvaient pas rendre les spectacles manqués, mais un rendez-vous pouvait encore être tenu.
Baptiste, de son côté, décida de reprendre contact avec son propre conseil. Il voulait connaître les options disponibles plutôt que suivre le calendrier de Jeanne.
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Jeanne prévint également son conseil qu’elle souhaitait compléter sa déclaration sur le rôle exact qu’elle avait joué dans le courrier ancien. Elle ne voulait ni dissimuler un détail par honte ni improviser une explication qui modifierait les souvenirs de Baptiste. Elle fixa le rendez-vous, puis alla faire les courses avec son fils.
Au dessert, Léo lui montra un courriel d'une école qui l'acceptait pour un stage d'été. Jeanne l'écouta parler de ses projets sans demander immédiatement comment ils affecteraient la famille. C'était sa première promesse tenue, ce soir-là : ne pas transformer l'avenir de quelqu'un d'autre en instrument de réparation du sien.