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Chapter 2 - La femme qu'on avait rayée des photos

Au commissariat, Camille découvrit qu'il était possible de raconter une violence et de ne pas réussir à prononcer le mot qui la désignait. « Il m'a poussée », dit-elle d'abord. Puis elle reprit : « Non. Il m'a frappée. Deux fois. » La policière chargée de recueillir sa déclaration attendit sans terminer ses phrases. Un médecin devait examiner ses blessures et établir un certificat. Gabriel se trouvait dans le couloir, prêt à expliquer pourquoi il avait frappé Maxime. Jeanne, elle, était restée sur le trottoir, comme si entrer dans un bâtiment officiel risquait de la faire revenir dans une autre époque.

« Vous voulez interrompre l'entretien ? » demanda la policière.

« Non. Je veux arriver au bout avant de me convaincre que ce n'était pas si grave. »

Elle expliqua la pression autour de la maison, les menaces, la trousse de maquillage, les coups. Elle précisa qu'elle n'était pas certaine de ce que les caméras de l'entrée avaient enregistré : l'une d'elles ne couvrait que le portillon, pas la chambre. Elle refusa d'inventer une preuve. Après tout ce qui venait de se passer, la précision lui paraissait une forme de dignité.

Lorsqu'elle sortit, Gabriel se leva aussitôt. « Je suis désolé pour le coup. Je n'aurais pas dû… »

« Il allait me reprendre par le bras. Tu l'as arrêté. Tu leur as raconté exactement ce que tu as fait ? »

« Oui. »

« Alors ne fais pas de moi une raison de mentir. »

Il baissa les yeux. Depuis la mort de leurs parents, il avait pris l'habitude de se croire responsable de tout ce qui leur arrivait. Elle lui serra la main, puis la lâcha : aujourd'hui, elle avait besoin qu'il soit son frère, pas son gardien.

Ils retrouvèrent Jeanne dans un café proche du port. La sœur de Maxime remuait un thé refroidi sans y toucher. Elle avait quarante-deux ans, des traits semblables à ceux de son frère, mais elle donnait l'impression d'avoir passé sa vie à calculer les issues d'une pièce. Sur son téléphone s'affichait la photo d'un garçon à vélo.

« Mon fils, Léo. Dix-neuf ans. Il est à Nantes aujourd'hui », expliqua-t-elle en retournant l'appareil. « Je vérifie toujours qu'il est là où il m'a dit être. Mauvaise habitude. »

« Tu parlais d'un autre registre », dit Camille. « Et d'un homme. »

Jeanne posa sa cuillère. « Baptiste Roche. Il travaillait à la piscine intérieure de l'hôtel Les Embruns. En 2018, une vanne s'est bloquée pendant une intervention de maintenance. Il a été gravement blessé au bras. On a dit qu'il avait ignoré les consignes. »

« Il les avait ignorées ? »

« Non. Il avait signalé le défaut. Dans le cahier rouge de sécurité. »

Jeanne expliqua qu'elle était alors responsable administrative du groupe hôtelier Vernet. Elle avait photographié une page du registre où figurait la signature d'un responsable des travaux. Le lendemain, la page avait été remplacée. Un rapport interne accusait Baptiste d'avoir ouvert une conduite sans autorisation. Jeanne avait protesté. Sa mère lui avait répondu que la réputation de l'hôtel passait avant les états d'âme.

« Pourquoi n'as-tu pas parlé ? » demanda Camille, malgré elle.

« J'ai parlé. À un avocat, à un assureur, à mon frère. J'avais des images, pas les originaux. Baptiste voulait surtout payer ses soins et garder son logement. Moi, j'avais Léo et un salaire dont nous dépendions. On a fini par me pousser dehors avec une transaction que je regrette d'avoir signée. »

Camille regarda la cicatrice fine qui traversait l'index de Jeanne. « Et Maxime ? »

« Il m'a demandé de laisser maman tranquille. Il m'a dit que j'étais jalouse de lui. »

Gabriel se pencha. « Tu reviens parce que tu crois que ça recommence ? »

« Parce que j'ai reçu un message d'Inès Diallo, il y a trois jours. Elle m'a demandé si l'hôtel utilisait encore l'ancienne galerie technique sous vos deux terrains. »

Camille sentit sa nuque se raidir. Son centre de natation adaptée, Courant Libre, était installé dans une annexe des Tamaris, la maison qu'elle avait achetée avant son mariage grâce à des économies et à un prêt qu'elle remboursait encore. L'hôtel de la famille Vernet occupait la parcelle voisine. Un ancien réseau de conduites reliait autrefois les deux bâtiments, à l'époque où ils formaient un établissement de bains de mer. On lui avait assuré que les branchements avaient été définitivement condamnés.

« Inès ne m'en a rien dit », murmura-t-elle.

« Elle avait peur de te faire paniquer. Elle a constaté que le niveau d'eau montait dans le regard d'évacuation quand l'hôtel vidangeait certaines installations. »

« Ce serait dangereux si les eaux se mélangeaient », intervint Camille. « On suspendrait les cours avant même de savoir exactement ce qui se passe. »

« C'est peut-être ce qu'elle essaie d'éviter en vérifiant d'abord. »

Camille sortit son téléphone et appela Inès. La messagerie répondit. Elle laissa un message : « Je suis avec Gabriel. Je suis en sécurité. Ferme le bassin jusqu'à ce qu'on ait vérifié les installations. Rappelle-moi. »

Jeanne releva les yeux. « Il faut aussi que tu saches quelque chose sur le projet de rachat d'Odile. Elle n'a pas simplement envie que vous viviez ensemble. Son hôtel a besoin de ton terrain pour l'extension promise à ses investisseurs. »

« Je n'ai signé aucune vente. »

« Elle prétend le contraire. Je l'ai entendue parler d'une lettre d'intention. »

Camille se rappela Maxime lui tendant, dix jours plus tôt, une pile de papiers au milieu du dîner. Il avait dit que ce n'étaient que des assurances de chantier. Elle avait refusé de signer sans les lire. Il s'était vexé pendant deux jours.

Gabriel fit mine de se lever. Camille l'arrêta. « On ne retourne pas chez eux. On appelle Salomé. »

Son avocate, Salomé Garnier, suivait les contrats de Courant Libre depuis sa création. Camille lui envoya un message court, sans minimiser ce qui venait de se passer. Elle joignit une photo de son œil, prise dans les toilettes du commissariat, et demanda un rendez-vous urgent.

Le téléphone de Jeanne vibra. Elle le regarda et pâlit à son tour. Sur l'écran : un message de leur mère, accompagné d'une photographie de l'ancien registre de 2018. Une phrase seulement : « Si Camille insiste, Baptiste perdra aussi ce qu'il lui reste. »

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« Elle te menace encore », dit Camille.

Jeanne posa le téléphone au milieu de la table. « Cette fois, elle vient de nous donner quelque chose qu'on peut conserver. »

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