Chapter 13 - La facture des nuits blanches

La facture que Jeanne avait reçue anonymement ne prouvait pas que Maxime avait conçu les travaux, mais elle portait son nom à un endroit où il n'aurait pas dû figurer : « Validation du report ». Salomé entreprit d'en vérifier l'origine. L'entreprise émettrice existait toujours, dirigée désormais par la fille de son fondateur. Camille refusa d'aller la trouver à l'improviste. Elle écrivit une demande professionnelle, expliquant qu'un différend de sécurité concernait des équipements anciens et qu'elle souhaitait connaître les documents conservés. La réponse arriva trois jours plus tard : la dirigeante acceptait une rencontre en présence des conseils concernés.
Elle s'appelait Éva Lenoir, portait une combinaison de chantier propre et parlait peu. « Mon père est mort il y a deux ans. Je ne laisserai personne dire qu'il a volontairement mis des gens en danger sans avoir examiné les pièces », annonça-t-elle en les accueillant. Camille lui répondit qu'elle ne souhaitait pas l'accuser. Éva les conduisit dans une salle de réunion où elle avait préparé des dossiers datés.
Les factures racontaient une suite moins simple que les certitudes de chacun. Une première entreprise avait été mandatée pour isoler la galerie technique. Rémi Delaunay avait formulé des réserves. Puis le chantier avait changé de priorité après une réunion consacrée au budget. Une facture complémentaire précisait que certains travaux seraient effectués « lors de la phase deux ». Cette phase n'apparaissait nulle part dans les archives d'Éva.
« Mon père avait demandé un avenant signé », expliqua-t-elle. « Il a reçu un courriel de Maxime Vernet disant que la décision venait de la direction. Il a facturé les travaux effectivement réalisés. Le reste n'a jamais été commandé chez nous. »
« Et le rapport disant que la galerie était fermée ? » demanda Jeanne.
« Il ne vient pas de notre entreprise. Je ne peux pas vous dire qui l'a rédigé. »
Camille regarda les plans. La conduite n'avait pas été sciemment ouverte la veille ; elle avait été laissée dans un état ambigu depuis huit ans. Lors de récents travaux, un raccordement pouvait avoir remis en charge un tronçon supposé inutilisé. Cela ne constituait pas une conclusion technique. Le détail rendait seulement l'hypothèse d'Inès plus inquiétante.
Éva leur remit, par les voies convenues, les références des pièces et proposa de répondre aux demandes des experts. Avant de les laisser partir, elle retint Camille. « Quand un chantier dérape, les gens voient les entreprises comme une seule masse. Mon père disait toujours qu'une signature engage quelqu'un. Il avait raison, mais il aurait dû se battre davantage pour que ses réserves soient entendues. »
« Moi aussi, j'aurais dû poser des questions plus tôt », répondit Camille.
« Peut-être. Mais vous n'étiez pas sur ce chantier. Ne prenez pas la faute de tous ceux qui y étaient. »
Dans la voiture, Jeanne raconta qu'elle avait vu sa mère rentrer un soir avec une bouteille de champagne après la décision de reporter les travaux. Odile avait annoncé une économie décisive pour l'hôtel. Jeanne avait demandé ce qu'il adviendrait de la galerie. Sa mère lui avait répondu : « Les risques se gèrent. Les faillites, non. » Elle se souvenait de la phrase parce qu'elle l'avait répétée, honteuse, à son propre fils en justifiant une absence.
Camille posa sa tête contre la vitre. Elle n'avait plus envie de gagner une bataille verbale contre Odile. Elle voulait une expertise claire, la réouverture sûre de son bassin et un avenir où chaque travailleur pourrait signaler un danger sans devenir le problème qu'on écarte.
Le soir, Inès réunit l'équipe dans le petit bureau provisoire de la piscine municipale. Les séances se déroulaient correctement, mais les trajets coûtaient cher et Naël faisait des heures dispersées. Camille leur présenta les comptes. « Nous avons de quoi tenir jusqu'à la fin du mois prochain si nous conservons ces créneaux. Après, il faudra renégocier ou trouver un financement transparent. »
Éric leva la main, avec un sérieux qui fit sourire tout le monde. « Est-ce qu'on peut aussi proposer des ateliers hors de l'eau ? Certains enfants veulent nous revoir même quand le bassin est indisponible. »
« Oui », répondit Inès. « Mais pas pour remplacer gratuitement des heures de travail. On chiffre d'abord. »
Ils imaginèrent une activité de préparation à la nage, avec exercices de respiration et repérage sensoriel, puis un atelier de prévention destiné aux adultes. Camille prit conscience qu'elle n'avait pas inventé toutes les compétences de Courant Libre ; elle avait donné un cadre à des personnes qui savaient créer. Le centre pouvait changer sans perdre son âme.
Un appel inconnu interrompit la réunion. Camille laissa sonner. Un message vocal apparut plus tard. C'était Maxime, cette fois sans pleurs. « J'ai vu que vous êtes allées chez Lenoir. Tu ne comprends pas ce que maman ferait si elle perdait l'hôtel. Tu crois que tu te bats pour une piscine. Tu mets cinquante familles dans la rue. »
Camille écouta puis sauvegarda le message avec les autres. Elle répondit à l'équipe, pas à lui. « Demain, je voudrais qu'on commence par parler des emplois que nous pouvons protéger ici, sans mentir sur l'état du bassin. »
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Avant de quitter le bureau d'Éva, Camille lui demanda si elle accepterait de visiter un jour le centre rénové. Éva hésita. « Je ne veux pas servir d'argument public dans un conflit avec l'hôtel. » Camille lui assura qu'elle n'organisait pas une photographie de réconciliation. « Je cherche quelqu'un capable de dire à mon équipe ce qui s'use, ce qui coûte cher et ce qu'on doit surveiller », expliqua-t-elle. Éva lui donna la carte d'une association professionnelle qui proposait des formations indépendantes. « Commencez par eux. Si vous avez besoin d'une intervenante ensuite, rappelez-moi. » Cette réponse sans promesse héroïque plut à Camille. Elle avait appris à préférer un contact honnête à une alliance déclarée devant une caméra.
La nuit, elle rêva d'une eau noire montant sous la porte des Tamaris. Au réveil, son téléphone affichait un message de Salomé : une inspection indépendante avait enfin été programmée, avec accès coordonné aux deux propriétés. Camille se leva pour ouvrir les volets. Il pleuvait. La météo qui l'avait autrefois consolée ressemblait maintenant à un chronomètre.