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Chapter 29 - La dernière marche

Le nouveau programme d'activités devait commencer un lundi de printemps. Les partenaires avaient retenu un nom commun, Les Voyageurs de l'eau, tout en conservant Courant Libre comme structure fondatrice. Tom avait accepté que son idée figure sur les affiches à condition qu'on n'y mette pas son portrait. « Je veux nager, pas faire de la publicité », avait-il déclaré. Camille avait répondu que c'était un excellent règlement. La première journée réunirait des cours adaptés, un atelier de prévention et une séance libre encadrée destinée aux familles.

Les préparatifs furent moins romantiques qu'une inauguration. Un prestataire livra les mauvaises tailles de gilets ; un minibus changea d'horaire ; la machine à café du hall tomba encore en panne. Inès circulait avec une liste, Éric testait le matériel et Naël vérifiait les accès. Camille sentit monter l'ancienne envie de tout faire elle-même. Elle se força à demander : « Qui s'en occupe ? » plutôt que « Donnez-moi ça. » À midi, trois problèmes avaient été résolus sans son intervention. Elle trouva l'expérience presque vexante et merveilleuse.

Jeanne vint l'aider à préparer les tables d'information. Elle avait quitté définitivement les fonctions qu'elle occupait autrefois auprès de sa mère et travaillait à temps partiel pour une petite structure associative. Odile suivait toujours les conséquences de ses décisions passées, sur les plans professionnel et personnel. Elle ne dirigeait plus l'hôtel comme avant. Elle avait envoyé un message à Jeanne pour demander s'il était possible de venir voir l'ouverture du nouveau programme. Jeanne avait répondu qu'elle n'était pas chargée de décider à la place de Camille.

Lorsque Camille apprit la demande, elle réfléchit longtemps. Elle ne voulait pas transformer une journée dédiée aux nageurs en confrontation familiale. Elle répondit, par les voies habituelles, que l'événement ne serait pas un lieu approprié pour une visite d'Odile. Cela ne signifiait pas qu'une conversation ne pourrait jamais avoir lieu, mais aucune réparation ne lui imposait de partager cette fête. Jeanne approuva sans la remercier d'avoir « ménagé » qui que ce soit.

Gabriel proposa de fabriquer un petit support pour le sifflet rouge du père de Camille. Elle refusa d'abord, puis lui demanda simplement de réparer l'anneau fendu. « Je veux continuer à m'en servir », expliqua-t-elle. « Pas le mettre sous verre. » Il passa une heure à chercher une pièce de métal adaptée, l'installa et lui rendit l'objet sans cérémonie. Elle le porta autour du cou pendant les essais du vendredi.

Le samedi, elle reçut les résultats des dernières vérifications concernant les Tamaris. Les travaux principaux étaient achevés, mais des contrôles complémentaires restaient nécessaires avant une réouverture du bassin sur ce site. Camille ne précipita rien pour coïncider avec l'inauguration. Les Voyageurs de l'eau commenceraient à la piscine municipale, conformément au programme prévu. Plus tard, si toutes les conditions étaient réunies, Courant Libre pourrait proposer des activités dans son bâtiment d'origine. Cette décision lui parut enfin simple.

Elle se rendit seule sur les marches de la maison où Maxime l'avait retenue des mois plus tôt. Le portail était repeint. Les vêtements jetés sur les dalles avaient disparu depuis longtemps. Une petite plante poussait dans une fissure qu'elle n'avait jamais remarquée. Elle s'assit sur la dernière marche et repensa à la femme en maillot bleu marine qui avait quitté la maison avec une valise noire. Elle avait cru que son courage consistait à avancer jusqu'au portail sans se retourner. Elle savait maintenant que le courage pouvait aussi consister à revenir, à dire non une seconde fois et à organiser des semaines entières d'existence sans demander la permission.

Son téléphone sonna. Salomé lui annonça qu'une étape importante de la séparation et des différends contractuels venait d'être formalisée, conformément aux accords et décisions applicables. Il restait des obligations à suivre et des questions techniques distinctes à clore, mais les principaux points qui empêchaient Camille d'organiser sa vie avaient trouvé une issue. « Prends le temps de lire les documents », conclut l'avocate. « Je serai là pour tes questions. »

Camille la remercia. Elle ne pleura pas tout de suite. Elle se leva, descendit la dernière marche et marcha jusqu'au port. Là, devant l'eau calme, les larmes arrivèrent. Elles n'avaient pas le goût de la peur. Un pêcheur passa près d'elle et lui demanda si tout allait bien. « Oui », répondit-elle, surprise de la simplicité du mot. « Pas tout. Mais oui. »

Le soir, les bénévoles répétèrent le parcours des visiteurs à la piscine municipale. Mireille critiqua la hauteur d'une affiche ; Malik corrigea un plan de transport ; Tom voulut déplacer la table des inscriptions pour éviter un embouteillage. Camille accepta leurs remarques et observa la scène à distance. Le programme ne reposait plus sur une photographie d'elle souriant devant un bassin. Il reposait sur des personnes qui se parlaient et pouvaient changer les choses ensemble.

Avant de rentrer, Gabriel lui demanda si elle était nerveuse. « Terriblement », répondit-elle.

« Tu sais quoi faire si demain ne se passe pas exactement comme prévu ? »

« Oui. On vérifiera les faits, on demandera de l'aide, on adaptera le programme. »

Il leva son gobelet de thé. « Tu viens de décrire l'inverse d'un déjeuner chez Odile. »

Avant l'ouverture, Camille réunit les salariés et les partenaires pour une dernière répétition du parcours d'accueil. Chacun joua le rôle d'un visiteur ayant une question différente : où laisser ses chaussures, à qui signaler un inconfort, comment demander une pause sans interrompre tout le groupe. Mireille inventa une plainte absurde sur la couleur des serviettes, puis profita des rires pour rappeler que certaines demandes, même formulées maladroitement, pouvaient cacher une difficulté réelle. L'équipe ajusta l'affichage et déplaça deux chaises. Camille nota les modifications sans regretter le plan initial. Une bonne organisation était celle qu'on pouvait corriger, pas celle qu'on devait défendre par orgueil.

Inès vérifia la liste avec elle une dernière fois, puis déclara qu’il fallait désormais faire confiance aux personnes formées pour accueillir les visiteurs.

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Le samedi soir, Camille prépara son sac sans y ajouter les dossiers de la séparation. Elle prit une bouteille d’eau, une serviette et le petit carnet des séances. La place restée libre dans la poche lui donna envie d’y glisser un roman ; elle le fit, même si elle savait ne probablement pas l’ouvrir.

Ils éclatèrent de rire. Camille regarda la porte ouverte de la piscine. Demain, elle y entrerait sans avoir à prouver qu'elle méritait d'être là.

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