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Chapter 30 - Nager vers la lumière

Le lundi matin, Camille arriva une heure avant tout le monde. Les lumières du bassin municipal étaient encore basses, et la surface de l'eau ressemblait à une feuille de métal tranquille. Elle posa son sac dans le vestiaire, enfila son maillot bleu marine et une chemise blanche qu'elle boutonna sans y penser. Son sifflet rouge pendait au bout d'un cordon neuf, réparé par Gabriel. Elle contempla son reflet dans une vitre. Ce n'était pas le même corps que celui qui avait tiré une valise sur les marches des Tamaris. Ce n'était pas non plus un corps oublié par la peur. C'était le sien, capable aujourd'hui de décider où il allait.

Inès arriva avec un carton de feuilles d'inscription. « Tu es là depuis combien de temps ? »

« Assez pour vérifier que les poignées de porte sont toujours des poignées de porte. »

« Excellent diagnostic. Le café, lui, est toujours en panne. »

Elles rirent, puis reprirent leurs rôles. Éric accueillit les premiers participants. Naël vérifia les cheminements avec le responsable de la piscine. Malik indiqua les itinéraires aux familles. Mireille, déjà installée près de la table d'accueil, corrigea une faute dans le programme imprimé. « Je refuse de nager sous une faute d'orthographe », déclara-t-elle. L'équipe promit de corriger la version numérique et lui offrit un stylo rouge pour l'édition suivante.

Tom arriva en dernier, sa serviette vert vif sur l'épaule. Il inspecta l'affiche où figurait son nom de groupe. « C'est bien », conclut-il. « Mais il faut compter le nombre de personnes avant chaque départ. »

« Tu souhaites nous aider à vérifier le tableau ? » demanda Camille.

« Oui. Mais je nage quand même. »

« C'était prévu. »

À dix heures, les premiers participants entrèrent dans l'eau. Certains connaissaient Camille depuis des années ; d'autres découvraient le programme. Les séances avaient été préparées pour répondre à des besoins différents, avec la possibilité de faire une pause ou de sortir. Un homme qui revenait d'une longue rééducation resta sur le bord pendant tout le premier exercice. Camille lui expliqua qu'il pouvait revenir la semaine suivante sans avoir à se justifier. Il sourit et demanda s'il pouvait simplement tremper les pieds. Elle lui montra l'accès prévu.

Depuis la mezzanine, Gabriel observait le cours. Il avait cessé de proposer d'accompagner Camille partout ; aujourd'hui, elle l'avait invité. Il reconnut l'énergie qu'elle avait à dix-sept ans lorsqu'elle lui apprenait à retenir son souffle sous l'eau, puis remarqua quelque chose de nouveau : elle laissait les autres instructeurs parler. Elle s'asseyait pour écouter les participants. Elle n'était plus l'unique personne autour de laquelle tout devait tourner.

À la pause, Jeanne la rejoignit avec Léo, venu pour l'occasion. Ils avaient apporté un bouquet de fleurs des champs, sans ruban de famille ni message grandiloquent. Jeanne demanda la permission avant de l'embrasser. Camille acquiesça. « Tu vois », dit Jeanne, « on peut se retrouver dans un endroit sans que personne ne nous oblige à partager la même maison. »

« Et on peut en sortir quand on veut », ajouta Léo.

Camille le serra brièvement dans ses bras. Elle ne s'était jamais promis de réparer la famille Vernet. Elle avait simplement accepté de connaître Jeanne et Léo pour les personnes qu'ils essayaient de devenir. Maxime poursuivait son propre parcours, éloigné d'elle, soumis aux conséquences de ses actes. Odile avait quitté ses anciennes fonctions et devait encore répondre à plusieurs obligations. Camille ne leur souhaitait pas un malheur spectaculaire. Elle leur souhaitait de ne plus pouvoir faire de leur peur une loi pour les autres.

Après le déjeuner, Claire Aubry prit la parole devant les partenaires. Elle présenta la convention temporaire qui avait rendu possible le programme, en rappelant les limites budgétaires et les engagements de chacun. Camille s'approcha du micro. Elle avait préparé un discours de deux pages et le rangea finalement dans son sac. Elle préféra parler aux personnes présentes.

« Il y a quelques mois, je pensais que mon travail tenait dans un seul bâtiment. J'ai eu peur de le perdre, et j'ai eu peur de perdre ma place avec lui. Vous m'avez montré que ce que nous construisons peut changer de forme. » Elle regarda Inès, Éric, Naël, Mireille, Malik et Tom. « Ce programme n'est pas le mien au sens où je pourrais en décider seule. Il est à tous ceux qui s'y engagent, avec des responsabilités claires et le droit de poser des questions. C'est ce que je veux que nous protégions. »

Elle ne mentionna pas les coups. Ils faisaient partie de son histoire, mais elle n'avait pas à les offrir en spectacle pour justifier sa présence. Les applaudissements furent chaleureux, un peu désordonnés. Mireille en profita pour réclamer une pause avant la séance suivante, et tout le monde éclata de rire.

En fin d'après-midi, un appel de Loïc apporta une nouvelle longtemps attendue : les derniers contrôles réalisés aux Tamaris confirmaient que les travaux concernés permettaient d'envisager la remise en service du bassin, sous réserve des formalités et validations finales. Camille demanda qu'on lui transmette le rapport complet. Elle ne fixa pas immédiatement une date d'ouverture. Elle savait qu'une bonne nouvelle pouvait être accueillie avec joie sans devenir une promesse précipitée.

Inès la retrouva près des casiers. « Alors ? »

« On va peut-être pouvoir utiliser les Tamaris à nouveau. Pas pour remplacer ce programme. Pour le compléter. »

« Tu veux que je prépare un budget ? »

« Demain. Aujourd'hui, je voudrais aller nager cinq minutes. Sans donner de cours. »

Inès lui tendit une serviette. « Je te chronomètre ? »

« Surtout pas. »

Camille descendit les marches du bassin et entra lentement dans l'eau. Elle s'allongea sur le dos, bras ouverts, regard tourné vers les verrières. Le plafond ne ressemblait pas au ciel, mais la lumière du soir y dessinait une clarté douce. Elle entendit les voix de l'équipe dans le couloir, les pas de Gabriel sur la mezzanine, le bruit familier d'une porte qu'on refermait sans violence. Elle n'était pas seule. Elle n'avait pas besoin qu'on la tienne pour rester à la surface.

Plus tard, elle rentra aux Tamaris. Le jardin avait repoussé contre les clôtures, et la maquette de carton attendait sur une étagère. Elle posa ses clés sur la table, ouvrit les fenêtres et appela Gabriel pour lui raconter la journée. Il lui demanda si elle souhaitait qu'il passe. « Dimanche », répondit-elle. « Apporte le gâteau aux pommes. »

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Elle raccrocha, se prépara un dîner simple et lut quelques pages de son roman. À aucun moment elle ne pensa à cacher son visage avant l'arrivée de quelqu'un. Lorsqu'elle passa devant le miroir du couloir, elle s'y arrêta, non pour chercher une blessure, mais parce que sa nouvelle coupe lui plaisait. Elle sourit, éteignit la lumière et monta se coucher.

Dans la maison tranquille, la trousse de maquillage n'avait plus de place sur le lit. À sa place, près de la fenêtre, se trouvait le sifflet rouge que son père lui avait appris à utiliser : non pour couvrir la voix des autres, mais pour signaler qu'il était temps d'écouter.

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