Chapter 20 - La maison témoin

Le registre revint avec une enveloppe et une liste de pièces. Camille le reçut dans le cabinet de Salomé, qui avait organisé sa conservation et recommandé de documenter son état avant toute manipulation supplémentaire. La couverture rouge portait une trace sombre près du coin inférieur. Plusieurs pages étaient intactes ; deux feuillets avaient été arrachés. Camille reconnut aussitôt les dates manquantes : elles correspondaient à la semaine où les premiers niveaux anormaux avaient été relevés. Elle eut envie de hurler. À la place, elle prit une photographie de ses mains posées à plat sur la table, pour se rappeler qu'elle avait su rester présente.
« Nous n'allons pas conclure aujourd'hui qui a retiré ces pages », dit Salomé. « Nous allons noter précisément ce qui manque, comparer avec les copies et signaler l'état du document. »
Inès lut les annotations encore visibles. Certains relevés avaient été ajoutés par Naël, d'autres par Camille. Une page comportait un petit dessin de conduite fait à la hâte, avec un point d'interrogation au niveau du mur commun. Le cahier n'était pas le trésor secret qu'Odile imaginait ; c'était un objet de travail, avec des taches d'eau et des mesures répétitives. Sa disparition lui avait donné une importance démesurée. Sa restitution rendait à nouveau possible un travail ordinaire.
Camille retourna ensuite aux Tamaris pour un constat organisé des lieux. Le bâtiment n'était pas ravagé comme dans ses cauchemars. Une fenêtre avait été laissée entrouverte ; de la poussière couvrait le buffet ; quelques cartons avaient été déplacés. Le sous-sol portait les traces de l'inondation récente. Le professionnel chargé de documenter l'état des lieux prit des photographies et releva les objets manquants signalés par Camille, sans transformer ses indications en certitudes non vérifiées.
Dans le salon, elle découvrit un cadre retourné. Il contenait une photographie de sa mère debout devant le premier bassin gonflable dans lequel Camille donnait des cours aux enfants du quartier. « Tu feras mieux que moi », lui disait sa mère en la prenant en photo. Elle n'avait jamais expliqué ce que « mieux » signifiait. Camille comprenait aujourd'hui qu'il ne s'agissait probablement pas de gagner davantage d'argent, mais de construire quelque chose qu'on puisse regarder sans honte.
Gabriel l'attendait dehors. « Tu veux que je porte les cartons ? »
« Celui-ci, oui. Les autres, je les prends. »
Il emporta les affaires demandées sans commenter ses choix. Camille remarqua que le salon n'était pas devenu entièrement étranger. Elle avait encore envie d'y poser un canapé, d'y lire le dimanche, d'y inviter Inès. Pourtant, elle ignorait si y habiter à nouveau serait bon pour elle. Posséder un lieu et souhaiter y vivre étaient deux questions distinctes. Elle se donna le droit de ne pas les résoudre ensemble.
À la sortie, elle trouva un mot plié sous le paillasson. Maxime avait écrit : « Je pensais que si nous vivions chez maman, je pourrais recommencer à zéro. J'ai détruit ce qu'on avait. » Elle lut le mot, le photographia puis le remit dans une enveloppe destinée à son conseil. Elle ne répondit pas. Une confession déposée sur son seuil restait une manière de franchir une limite qu'elle avait exprimée.
Dans l'après-midi, Salomé annonça que plusieurs démarches concernant le logement et la sécurité personnelle progressaient, sans qu'une décision définitive soit encore intervenue sur tous les points. Camille demanda quels contacts étaient appropriés pour récupérer d'autres biens et conserver le lieu en état. Elle accepta de confier certaines opérations à des professionnels plutôt que d'y retourner seule chaque fois qu'un souvenir lui manquait.
L'hôtel, de son côté, suspendit plusieurs travaux. Des clients furent informés d'une modification de services. Odile dut expliquer à ses salariés pourquoi certaines installations ne pouvaient pas être utilisées. Des emplois étaient réellement fragilisés. Camille prit soin de ne pas confondre les travailleurs avec la direction. Elle proposa, par l'intermédiaire d'un organisme local, de partager les informations publiques sur les dispositifs d'accompagnement disponibles. Odile qualifia ce geste de provocation. Camille ne s'en étonna plus.
Un soir, Mireille vint chez Gabriel avec un gâteau aux abricots. Elle entra sans parler de l'affaire et demanda simplement où se trouvait la cuisine. Puis elle aperçut la maquette du bassin posée sur une étagère. « Votre père l'avait faite ? »
« Il m'avait aidée. »
« On reconnaît sa manière de peindre les marches. Il était persuadé qu'un objet utile devait aussi être joli. »
Camille resta surprise. Mireille avait connu son père lors de travaux dans le quartier, bien avant de devenir son élève. Elles passèrent une heure à parler de lui, de sa manie de garder les vis dans des boîtes de bonbons et de la chanson qu'il sifflait en montant une étagère. La maison des Tamaris s'éloigna un peu de la violence du dernier soir. Elle redevenait un endroit où d'autres histoires avaient commencé.
Camille ouvrit enfin le placard de l'entrée où Maxime rangeait ses chaussures. Une paire de bottes de pluie, trop grandes pour elle, était tombée de son étagère. Elle ne ressentit aucune envie de les garder pour faire durer une présence, ni de les jeter violemment sur les marches en répétant son geste. Elle les plaça dans une boîte avec les autres biens à remettre selon les modalités prévues. Inès, qui l'aidait à établir l'inventaire, lui demanda si elle était sûre. « Je suis sûre que je ne veux plus décider sous le regard imaginaire de Maxime », répondit Camille. Elles notèrent le contenu, fermèrent le carton et allèrent ouvrir les fenêtres. L'air humide entra dans la maison sans que Camille cherche à l'empêcher.
Elle demanda à Inès de prévoir une journée pour vérifier le matériel pédagogique resté à l’abri. Les souvenirs comptaient, mais les équipements aussi.
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Avant son départ, Camille arrosa la plante du palier. Elle avait survécu à des semaines de négligence, penchée vers la fenêtre pour chercher la lumière. Camille déplaça le pot et nettoya la soucoupe. Elle ne chercha pas de symbole dans ce geste ; pour une fois, s’occuper de quelque chose ne voulait rien dire de plus.
Au départ de Mireille, Camille prit une décision : elle ne remettrait pas les pieds dans le bassin avant qu'il soit reconnu sûr, même si elle avait besoin de le retrouver. Elle ne laisserait plus sa peur de perdre un lieu la pousser à mettre quelqu'un en danger. Cette promesse était destinée autant à ses élèves qu'à elle-même.