Chapter 5 - Le lundi où le bassin resta vide

Le lundi suivant, Courant Libre n'ouvrit pas. Camille se rendit pourtant jusqu'au centre, accompagnée d'Inès et de Salomé, après avoir convenu d'un trajet et d'un horaire sûrs. Un professionnel devait inspecter le réseau. La lumière du matin dessinait sur le fond du bassin des rectangles pâles, exactement comme lorsqu'elle avait donné son premier cours neuf ans plus tôt. Elle s'arrêta devant les marches immergées, prit le temps de respirer et sentit une honte absurde : le lieu semblait lui reprocher son absence.
« C'est un bâtiment », lui rappela Inès, devinant son expression. « On peut fermer un bâtiment pour protéger les gens. »
« Je sais. Je le dis à mes élèves tous les jours : sortir de l'eau, ce n'est pas échouer. »
« Eh bien, c'est ton tour de suivre le cours. »
Le technicien, Loïc Perrin, arriva avec sa mallette et un appareil de mesure. Il inspecta les regards, nota les niveaux, demanda l'historique des travaux. Il ne fit aucune déclaration spectaculaire. « Les fluctuations ne suffisent pas à dire d'où vient l'eau », expliqua-t-il. « Il faut isoler les circuits et réaliser des essais avec les autorisations nécessaires. En attendant, maintenir la fermeture me paraît prudent. » Camille aurait préféré une accusation claire. La prudence lui demanda davantage de courage.
La directrice de l'école voisine appela ensuite. Un groupe de six élèves devait venir chaque mardi. « Les parents sont inquiets, madame Morel. On nous dit que votre piscine n'est plus conforme depuis des mois. »
« Nous avons détecté une anomalie que nous faisons vérifier. Je ne laisserai entrer personne tant que nous n'aurons pas de réponse fiable. »
« Et les enfants qui ont attendu cette activité toute l'année ? »
« Je leur dois une activité sûre, pas une promesse que je ne peux pas tenir. Je cherche une solution de remplacement. »
Camille passa deux heures au téléphone. La piscine municipale avait des créneaux presque complets. Une association sportive proposa un accès tardif, mais les vestiaires n'étaient pas adaptés à tous ses participants. Le responsable d'un centre voisin promit de vérifier les conditions d'accueil. Chaque réponse laissait un problème nouveau, très concret : transports, rampes, personnel formé, fatigue des familles. Elle prit des notes et demanda à Inès ce qu'elle pouvait assumer sans épuiser l'équipe.
À midi, un homme attendait derrière la clôture. Il avait la cinquantaine, la main gauche légèrement raide, et tenait une boîte d'outils. Inès le reconnut avant Camille. « Baptiste Roche ? »
Il sourit, sans chaleur. « Jeanne m'a dit que vous cherchiez un plan de conduite. Je connais encore ce sous-sol mieux que les ingénieurs qui ont dessiné le nouveau parking. »
Camille lui ouvrit le portillon, après avoir prévenu Salomé de sa présence. Baptiste marcha lentement jusqu'au local technique. Une cicatrice remontait sous sa manche. Il n'en parla pas. Il montra une trappe dissimulée derrière des plaques récemment fixées. « Là. L'ancien collecteur passait derrière. Quand j'ai demandé qu'on le condamne, on m'a répondu que ça coûtait trop cher. »
« C'était en 2018 ? »
« Avant mon accident. Après, j'avais d'autres préoccupations. » Il observa les nouveaux tuyaux. « Je ne suis pas expert judiciaire. Mais je peux dire qu'il faudrait demander les plans de récolement. Ceux qui indiquent ce qui a réellement été construit, pas ce qui était prévu. »
Camille lui demanda pourquoi il avait accepté de venir. Baptiste referma sa boîte. « Parce qu'à l'époque, on m'a traité d'imbécile. Je m'étais convaincu que je ne voulais plus entendre parler de cette famille. Puis Jeanne m'a dit qu'on voulait faire taire une autre femme en parlant de son caractère. J'ai reconnu la musique. »
Elle n'osa pas le remercier trop vite. Elle lui proposa une rémunération pour sa visite et lui demanda s'il accepterait, plus tard, de décrire ce qu'il savait à un professionnel habilité. « Je veux bien parler », répondit-il. « Je ne veux pas qu'on me transforme en héros. J'ai un atelier à faire tourner. »
À l'extérieur, un véhicule de livraison portant le logo de l'hôtel s'arrêta. Le chauffeur montra un ordre de mission : déposer des barrières autour du bâtiment, « à la demande du nouveau gestionnaire ». Camille appela immédiatement Salomé, qui demanda au chauffeur de patienter et prit contact avec son employeur. L'homme soupira. « Moi, on m'a juste envoyé. »
« Je sais », dit Camille. « Ce n'est pas contre vous. Mais personne ne va fermer mon portail en prétendant que je l'ai demandé. »
La livraison repartit. Loïc termina son inspection préliminaire. Inès posa sur le bureau trois dossiers de familles à rappeler, et Baptiste dessina de mémoire le chemin approximatif du collecteur. Pour la première fois depuis plusieurs jours, Camille se sentit travailler au lieu de seulement se défendre.
En fin d'après-midi, un message arriva de la piscine municipale : un créneau provisoire venait de se libérer le jeudi. Camille le lut deux fois, sourit à Inès et commença à organiser le transport. Au même moment, Salomé l'appela.
« Nous avons identifié la société qui prétend avoir acheté ton centre », dit-elle. « Elle a été créée il y a onze jours. Et sais-tu qui figure parmi ses dirigeants ? »
Camille regarda le nom sur la fausse signature. « Maxime ? »
May you like
Avant de partir, Camille s'arrêta devant le tableau où l'équipe avait dessiné des poissons pour célébrer les progrès des élèves. Sous chaque dessin figurait un objectif défini avec la personne concernée : traverser une largeur, accepter l'eau sur le visage, apprendre à entrer dans le bassin sans aide. Tom avait insisté pour que son poisson reste à la même hauteur que celui de Mireille, même si leurs exercices différaient. « Ce ne sont pas des notes », lui avait-il expliqué. « Ce sont des choses qu'on essaie. » Camille photographia le tableau afin de préparer le cours provisoire, puis le laissa à sa place. Elle voulait retrouver cet objet plus tard, pas le transformer en souvenir d'un établissement condamné avant l'heure. Naël s'approcha avec une étiquette indiquant les produits de nettoyage à isoler. Ils travaillèrent dix minutes ensemble sans parler de Maxime. Ce silence-là ne pesait pas.
« Non. Une personne qui t'a assuré n'avoir jamais voulu toucher à ton entreprise : Odile Vernet. »