Chapter 22 - Le dîner sans place réservée

Odile invita Jeanne à dîner un vendredi, prétextant vouloir parler de la vente d'un terrain. Jeanne demanda à connaître les personnes présentes. « Seulement ton frère et moi », répondit sa mère. Jeanne hésita, puis proposa une conversation de jour dans un endroit neutre. Odile refusa d'abord. Le lendemain, elle accepta un rendez-vous dans un petit restaurant où personne ne dépendait d'elle pour son salaire. Maxime serait présent, mais Camille ne serait ni invitée ni sollicitée. Jeanne en informa son conseil et son fils, puis se rendit seule à la rencontre, décidée à partir si les échanges devenaient menaçants.
Le restaurant servait une cuisine simple. Odile parut offensée par les nappes en papier. Maxime resta debout jusqu'à ce que sa sœur arrive, puis s'assit sans lui faire la bise. Il avait perdu du poids. Jeanne le remarqua malgré elle. Pendant longtemps, elle l'avait protégé de leur mère tout en lui en voulant de bénéficier de cette protection. Elle pouvait aujourd'hui reconnaître la souffrance qu'il traversait sans atténuer ce qu'il avait fait à Camille.
« Je veux régler les affaires de l'hôtel », commença Odile.
« Alors explique-nous pourquoi tu as annoncé une acquisition sans l'accord de la propriétaire », répondit Jeanne.
« J'avais une lettre d'intention. »
Maxime posa ses mains sur la table. « Je t'ai donné un document que Camille n'avait pas signé. Tu m'avais dit que nous régulariserions ensuite. »
Odile regarda son fils, stupéfaite. « Tu ne peux pas parler de ça ici. »
« Tu voulais qu'on parle des affaires de l'hôtel. »
Le serveur apporta les cartes. Personne ne les ouvrit. Jeanne demanda à Maxime pourquoi il avait agi ainsi. Il répondit que sa mère lui avait présenté l'extension comme sa dernière chance de retrouver un rôle dans la famille et de rembourser ses dettes. « Mais j'ai accepté », ajouta-t-il. « C'est moi qui ai récupéré des exemples de la signature de Camille. Je n'ai pas inventé l'idée, mais je l'ai rendue possible. »
Jeanne sentit sa gorge se serrer. « Tu comprends que tu dis ça à moi, maintenant ? Il faut que tu le dises aux personnes chargées du dossier. »
« Je l'ai fait par mon conseil. »
Odile se leva brusquement. Sa chaise racla le sol. « Je ne resterai pas pour écouter mes enfants m'accuser comme si je vous avais élevés dans la misère. »
Jeanne leva les yeux. « Tu nous as donné beaucoup de choses. Tu nous as aussi appris que refuser t'aimerait moins. Les deux sont vrais. »
« J'ai travaillé toute ma vie pour cette famille ! »
« Et nous avons appris à te remercier avant de dire ce que nous voulions. »
Un serveur s'approcha, inquiet. Jeanne lui fit signe que tout allait bien, puis se ravisa. « En fait, nous allons payer les boissons et partir. » Elle régla sa part. Maxime la suivit à l'extérieur, laissant Odile derrière lui.
« Tu crois que Camille acceptera un jour de me parler ? » demanda-t-il.
« Je n'en sais rien. Et ce n'est pas une question à laquelle je dois répondre pour elle. »
« J'ai commencé un suivi. Je fais ce qu'on me demande. »
« Ne le fais pas pour obtenir une récompense. Fais-le parce que tu ne veux plus frapper quelqu'un. »
Maxime baissa la tête. Il ne tenta pas de l'embrasser. Jeanne se rendit compte qu'ils venaient d'avoir leur première conversation d'adultes depuis longtemps, précisément parce qu'elle n'avait pas essayé de sauver son frère de ce qu'il devait entendre.
Le lendemain, Odile envoya à Camille un courrier par l'intermédiaire de Salomé. Elle proposait une indemnisation en échange d'un accord global portant sur le terrain et le différend lié aux installations. L'offre mélangeait plusieurs dossiers distincts et demandait une renonciation très large. Camille la lut avec son avocate, prit le temps de réfléchir puis la refusa. Elle n'écartait pas toute négociation future sur des coûts vérifiés ; elle refusait de signer un texte qui effacerait les faits non élucidés.
Inès lui demanda si elle craignait de perdre une somme qui pourrait sauver Courant Libre. « Oui », répondit Camille. « C'est la raison pour laquelle j'ai attendu de comprendre ce qu'on me proposait. L'argent dont nous avons besoin ne doit pas acheter notre silence sur les risques. »
Elles firent le point sur une autre possibilité de financement du projet provisoire, avec l'aide des associations partenaires et un budget détaillé. Les demandes prendraient des semaines. Camille accepta cette lenteur, même si elle détestait ne pas pouvoir annoncer immédiatement une bonne nouvelle aux élèves.
Le soir, Odile se retrouva seule à la grande table de sa maison. Elle avait commandé le dessert préféré de Maxime pour le repas qu'elle imaginait partager avec ses enfants. La tarte aux poires restait dans son carton. Elle appela Solange, qui la laissa parler avant de répondre : « Tu pourrais commencer par ne plus demander aux autres de payer pour tes erreurs. »
Après le restaurant, Jeanne marcha seule jusqu'au jardin public. Elle repensa aux repas de son enfance, lorsque Maxime renversait un verre et qu'Odile accusait immédiatement celui qui avait choisi la place du verre. Personne ne savait où poser les mains autour d'elle. Jeanne avait cru devenir adulte en apprenant à éviter les maladresses ; elle découvrait tardivement que la véritable maturité consistait parfois à laisser un verre se renverser sans chercher un coupable. Elle acheta une bouteille d'eau, s'assit sur un banc et appela Léo pour confirmer leur dîner du samedi. « Tu veux que je prépare quelque chose ? » demanda-t-elle. « Oui », répondit-il. « Prépare-toi à perdre au jeu de cartes. » Elle sourit. Cette invitation ne contenait aucune dette cachée.
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De retour chez elle, Jeanne relut le message qu’elle avait préparé pour Camille au sujet du dîner, puis le raccourcit. Elle ne lui raconterait pas chaque parole de Maxime simplement pour se décharger d’une soirée pénible. Elle transmettrait seulement les faits susceptibles de concerner les démarches communes, par les interlocuteurs prévus.
Odile voulut répliquer, puis resta silencieuse. Elle coupa une part de tarte, la posa dans une assiette et comprit qu'elle n'avait personne à qui la servir. Cette tristesse était réelle. Elle ne constituait pourtant pas une raison pour que Jeanne revienne dîner le lendemain.