Chapter 6 - Le coup et ce qu'il ne réparait pas

Gabriel apprit l'identité de la dirigeante au moment où il sortait d'un entretien avec un policier. Il avait été entendu sur l'altercation des marches et avait décrit, sans chercher à se disculper davantage que les faits ne le permettaient, le geste de Maxime, sa propre riposte et l'arrivée des agents. Il ne savait pas quelle suite serait donnée à l'incident. Cette incertitude l'irritait. Il avait été pompier pendant dix-sept ans ; il supportait mal les situations où une intervention ne se terminait pas par une évacuation et un bilan précis.
« Je vais aller parler à cette femme », annonça-t-il en rejoignant Camille sur la place.
« Non. »
« Elle a monté une société pour te voler ton travail. »
« C'est justement pour ça qu'on ne va pas lui offrir une scène dont elle pourra se servir. »
Il marcha quelques mètres sans répondre. Puis il s'arrêta devant la vitrine d'un magasin de chaussures. « Quand j'ai vu Maxime attraper ton bras, j'ai revu papa qui essayait de protéger un apprenti pris sous une porte de hangar. J'ai agi avant de penser. »
Leur père était mort dans un accident de chantier quand Camille avait vingt et un ans. Gabriel lui avait survécu de huit ans avant de quitter les pompiers, épuisé par les gardes et une blessure au dos. Camille connaissait cette histoire, mais elle ne l'avait jamais entendue prononcée d'une seule traite.
« Tu as eu peur », dit-elle.
« J'ai eu envie de lui faire mal. Et ça, ça m'a fait peur ensuite. »
« Tu t'es arrêté. Tu as parlé aux policiers. Tu peux encore choisir ce que tu fais aujourd'hui. »
Gabriel regarda sa sœur. L'ecchymose autour de son œil commençait à jaunir, et elle avait pris l'habitude d'enfiler des lunettes de soleil même à l'intérieur. « Je ne veux pas te dire comment vivre. »
« Alors demande-moi ce dont j'ai besoin. »
« De quoi as-tu besoin ? »
« Que tu viennes chercher Mireille à l'arrêt de bus jeudi. Elle ne peut pas traverser seule l'avenue près de la piscine municipale depuis les travaux. »
Il éclata d'un rire surpris. « Ça, je sais faire. »
Ils déjeunèrent au bord de l'eau. Camille lui raconta son premier jour de formation de maître-nageuse, quand elle s'était trompée de bassin et avait passé vingt minutes dans un cours de plongée pour adultes. Gabriel se souvenait parfaitement de son retour, furieuse et trempée. Ils parlèrent de leur père sans que la conversation devienne une cérémonie. La normalité leur semblait presque une insolence bienvenue.
L'après-midi, Camille rencontra Salomé et un spécialiste des écritures recommandé par l'avocate. Elle apporta des exemples de signatures, les échanges de courriels et le document contesté, sans prétendre que la ressemblance ou la différence suffiraient à elles seules. Le spécialiste expliqua qu'il ne pourrait rien conclure sérieusement sans connaître la nature des fichiers et, si possible, accéder aux originaux. Salomé entreprit les démarches appropriées pour contester la cession annoncée et demander des pièces.
« Ils ont mis mon nom sur un papier », dit Camille. « Et tout le monde se met à agir comme si j'avais changé d'avis. »
« Un document n'est pas une vérité simplement parce qu'il a une en-tête », répondit Salomé. « Mais il nous faudra du temps pour le démontrer. D'ici là, organisons les décisions que tu peux prendre sans attendre. »
Elles établirent une liste : informer le bailleur du créneau de remplacement, prévenir l'assureur de l'anomalie, conserver les communications, maintenir les salaires autant que possible avec un calendrier de trésorerie. Camille téléphona à chaque salarié. Elle expliqua ce qu'elle savait, ce qu'elle ignorait et ce qu'elle pouvait garantir pour les deux prochaines semaines. Personne n'applaudit. Inès demanda une clarification sur les heures supplémentaires. Naël, l'agent d'entretien, s'inquiéta pour son contrat. Camille répondit sans se réfugier derrière une promesse impossible.
« Si on doit réduire nos heures, je veux le savoir tout de suite », dit Naël.
« Tu l'auras par écrit. Et tu participeras aux décisions qui touchent ton planning. »
Au même moment, Maxime publia une photographie ancienne où on les voyait sourire devant la mer. La légende disait : « Parfois, ceux qu'on aime traversent une crise. J'espère seulement retrouver ma femme. » Camille contempla l'image. Elle se rappela le moment exact : ils venaient de se disputer parce qu'elle souhaitait aller voir Jeanne après son exclusion de la famille. Maxime lui avait demandé de sourire pour ne pas gâcher la photo.
Camille ne répondit pas publiquement. Elle en conserva une copie et éteignit les notifications. Le silence ne signifiait plus qu'elle acceptait sa version.
Le soir, Gabriel l'accompagna au premier rendez-vous d'un groupe de parole, mais il l'attendit dehors. Dans une salle claire, plusieurs femmes racontèrent des épisodes qui ne ressemblaient pas tous au sien. L'une parlait de surveillance financière, une autre d'une séparation compliquée, une troisième disait qu'elle aimait encore l'homme qu'elle avait quitté. Camille reconnut soudain qu'elle n'avait pas besoin de se présenter comme irréprochable pour être crue.
En sortant, elle trouva Gabriel assis sur un banc, deux gobelets de thé à la main. « Comment c'était ? » demanda-t-il.
« Je ne sais pas encore. »
« On rentre ? »
« Oui. Mais demain, je conduis. »
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Le trajet vers le groupe de parole lui donna l'occasion de raconter à Gabriel un épisode qu'elle avait longtemps classé parmi les plaisanteries conjugales. Maxime appelait régulièrement Inès « ta vraie femme » quand les deux collègues préparaient un planning tard le soir. Devant les invités, Camille riait. Une fois seuls, il exigeait de savoir pourquoi elle ne l'avait pas regardé pendant toute la soirée. Gabriel fronça les sourcils, mais attendit qu'elle termine. « Ce n'était pas un grand événement », dit-elle. « C'est peut-être pour ça que je l'ai oublié si souvent. » Son frère répondit : « Tu as le droit de raconter les petites choses aussi. » Elle regarda les lampadaires défiler. Les petites choses formaient parfois la carte d'une relation plus fidèlement qu'une scène spectaculaire.
Il lui tendit les clés sans discuter. Elle pensa au coup donné sur les marches : il l'avait protégée pendant une seconde. Cet échange de clés, lui, lui rendait quelque chose pour bien plus longtemps.