Chapter 11 - La vraie ligne d'eau

Le second cours à la piscine municipale commença avec quarante minutes de retard. Un bus adapté était tombé en panne, deux familles s'étaient trompées d'entrée et le couloir menant aux vestiaires était encombré de cartons de matériel. Camille faillit rire en imaginant Odile parcourir les lieux avec sa liste de standards luxueux. Les carreaux étaient défraîchis, l'accueil un peu bruyant, l'eau à bonne température. Personne n'avait besoin de marbre pour apprendre à se tenir à flot.
Mireille arriva en dernière, appuyée sur sa canne. Elle aperçut Camille et lui tendit une enveloppe. « Ce n'est pas un don. C'est une pétition pour un créneau accessible permanent. J'ai commencé à faire signer les gens au marché. »
Camille parcourut les noms, surpris de reconnaître le boulanger, une bibliothécaire, deux anciens nageurs et le père d'une adolescente qui avait fréquenté Courant Libre cinq ans auparavant. « Vous avez fait tout ça en trois jours ? »
« Je m'ennuie quand je ne nage pas. Ça rend très efficace. »
Tom observait le grand bassin depuis une chaise. « Ici, on peut faire une course ? » demanda-t-il. Il ne voulait pas d'une réponse gentille. Il voulait savoir si les règles avaient été établies à l'avance. Camille dessina au marqueur deux lignes sur une ardoise et expliqua le parcours adapté aux participants du jour.
« Et si je gagne ? »
« Tu pourras choisir l'exercice de fin. »
« Et si je perds ? »
« Tu pourras aussi choisir un exercice, mais tu devras négocier avec le gagnant. »
La course fut chaotique et magnifique. Tom partit trop tôt ; Mireille oublia le signal ; Éric, l'éducateur, se retrouva à applaudir depuis le mauvais côté du bassin. À la fin, personne ne se souvenait exactement de l'ordre d'arrivée. Tom décida qu'il préférait recommencer la semaine suivante avec un règlement écrit. Camille lui confia la mission de proposer une version. Ce fut la première fois qu'elle sentit l'énergie d'un projet neuf se détacher de la peur de perdre l'ancien.
Après le cours, une responsable municipale, Claire Aubry, la rejoignit dans le hall. Elle avait entendu parler de la fermeture des Tamaris et souhaitait examiner des solutions durables, sans s'engager sur un financement qu'elle n'avait pas encore. « Vous pourriez travailler avec d'autres associations », suggéra-t-elle. « La ville ne peut pas offrir un bassin privé à chacun, mais nous pouvons discuter de l'accès aux équipements existants. »
Camille apprécia sa franchise. « Je ne veux pas que Courant Libre devienne une cause symbolique. Il faut des horaires, du personnel formé et des moyens pour les transports. »
« Alors préparez-nous un dossier concret. Pas seulement une histoire triste. »
Elles fixèrent un rendez-vous pour le mois suivant. Camille comprit que son centre pourrait peut-être survivre à un changement de murs. Cette idée la délivrait d'une angoisse sans l'obliger à céder son terrain. Elle pouvait défendre les Tamaris tout en construisant des alternatives pour ses élèves.
De retour chez Gabriel, elle trouva un message de Maxime. « Tu fais alliance avec ma sœur pour détruire maman. Tu ne sais pas ce qu'elle t'a caché. » Il ajoutait une photographie de Jeanne prise dans un restaurant avec un homme inconnu. Camille la montra à Jeanne sans commentaire. Celle-ci reconnut Rémi Delaunay, rencontré ce jour-là dans un cadre organisé avec son conseil. Maxime l'avait probablement suivie ou fait suivre.
« Il veut que tu doutes de moi », dit Jeanne. « Et je comprends pourquoi ça pourrait marcher. J'ai réellement caché des choses, autrefois. »
« Alors raconte-moi celles qui nous concernent. Pas celles que Maxime choisit pour nous. »
Jeanne expliqua qu'elle avait participé, en 2018, à la rédaction d'un courrier destiné à minimiser l'incident de Baptiste. Elle n'avait pas inventé le défaut technique, mais elle avait laissé une phrase ambiguë subsister par peur de perdre son emploi et de priver Léo de stabilité. « C'était déjà trop », admit-elle. « J'ai essayé de corriger ensuite. »
Camille ne la consola pas immédiatement. « Baptiste le sait ? »
« Il connaît le courrier. Pas le fait que j'ai proposé cette phrase. Je vais le lui dire. »
Elles restèrent assises un moment. Camille ne voulait pas d'une alliée parfaite ; elle voulait pouvoir distinguer la vérité d'une nouvelle version arrangeante. « Merci de me l'avoir dit avant que quelqu'un d'autre s'en serve. »
Le lendemain, Jeanne rencontra Baptiste dans son atelier. Il écouta sans l'interrompre. Lorsqu'elle eut terminé, il essuya ses mains sur un chiffon. « Je t'en ai voulu de partir », dit-il. « Mais je ne savais pas que tu avais participé à ça. Je vais avoir besoin de temps. »
« Je ne te demande rien d'autre. »
Baptiste reprit son travail, puis ajouta : « Si tu veux réparer une partie de ce que tu as fait, trouve les relevés de mise en service. Pas pour moi. Pour éviter que quelqu'un retourne dans ce local sans savoir ce qu'il contient. »
La réunion suivante de l'équipe fut consacrée au sens du mot « adapté ». Inès demanda que chaque nouveau participant puisse indiquer ses objectifs sans être enfermé dans une catégorie médicale. Éric voulait davantage de temps pour préparer les séances collectives. Naël proposa un système simple pour signaler les équipements qui nécessitaient un contrôle. Camille nota ces propositions sur un tableau où elle avait laissé une colonne intitulée « Décision à prendre ensemble ». Cette colonne resta presque vide le premier jour ; chacun avait peur qu'elle ne soit qu'un décor. Camille commença donc par laisser Inès trancher réellement sur le matériel pédagogique, puis accepta un choix différent du sien. L'équipe remarqua le changement sans en faire une cérémonie.
Au retour, Camille prit le temps de demander à Inès comment elle souhaitait voir son poste évoluer. La réponse ne lui appartiendrait pas à elle seule.
May you like
Elle proposa enfin aux participants de dire ce qui ne leur convenait pas dans le cours provisoire. Deux personnes demandèrent une entrée moins bruyante ; une troisième préférait recevoir le programme sur papier. L’équipe nota les demandes sans décider à la place des intéressés lesquelles étaient vraiment importantes.
Ce soir-là, Camille accrocha la pétition de Mireille au mur de la cuisine de Gabriel. En dessous, elle écrivit une phrase que Tom avait proposée pour la prochaine séance : « On recommence au signal, pas à la peur. »