Chapter 3 - Une maison n'est pas une cage

La chambre d'amis de Gabriel donnait sur un jardin minuscule où poussaient des tomates trop tardives. Camille y dormit une heure, tout au plus. Chaque bruit de voiture lui faisait penser au portail des Tamaris. Lorsqu'elle se leva, elle chercha son sifflet rouge avant son téléphone. Gabriel avait déposé sur la table une carafe d'eau, du pain et un mot écrit sur un coin d'enveloppe : « Je travaille jusqu'à midi. La porte est fermée. Tu décides de ce dont tu as besoin. » Elle sourit malgré la douleur de sa joue. Il apprenait vite.
Au petit déjeuner, elle appela sa collègue. Inès décrocha après la première sonnerie. « J'ai fermé le bassin. Les familles ont reçu un message. Je leur ai dit qu'on faisait une vérification technique, pas que tu avais un problème personnel. »
« Merci. Et je suis désolée de t'avoir laissée seule. »
« Tu n'as rien à me devoir aujourd'hui. Sauf une chose : ne reviens pas pour sauver les cours pendant que tu as besoin de soins. »
Inès ajouta qu'elle avait conservé des copies numériques de relevés de niveaux et de photographies prises près du regard d'évacuation. Le fameux registre rouge, en revanche, avait disparu du placard métallique deux jours après le passage de Maxime au centre. Camille se souvenait qu'il était venu apporter du café, chose qu'il ne faisait jamais. Il lui avait demandé où elle rangeait les documents « qui pourraient vous faire fermer ». Elle avait pris la remarque pour une plaisanterie maladroite.
« Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de Jeanne ? » demanda Camille.
Inès hésita. « Parce que tu avais peur de la famille de Maxime et que je n'étais pas sûre de mon hypothèse. Je ne voulais pas t'ajouter un danger. J'aurais dû te le dire. »
« Nous parlerons de ça quand on sera ensemble. Pour l'instant, ne reste pas seule au centre. »
Camille nota les heures, les noms, les faits sur un cahier neuf. Elle ne voulait pas que sa mémoire soit une pièce qu'on déplacerait selon la version de Maxime. Elle dressa aussi une liste des personnes à prévenir : la banque pour sécuriser ses accès, les salariés, les familles qui avaient des séances réservées, et le technicien indépendant qui entretenait la filtration. Puis elle raya « retourner chercher les dossiers ». Elle demanderait comment récupérer ses affaires sans se mettre en danger.
Chez le médecin, l'examen fut délicat. Camille dut expliquer une nouvelle fois les coups, montrer son épaule, désigner les endroits où elle avait mal. Le praticien lui parla des symptômes à surveiller et des démarches possibles sans lui promettre d'issue. Dans la salle d'attente, une affiche expliquait comment joindre les services d'aide aux victimes. Elle la photographia pour une autre femme qu'elle avait croisée au centre, puis comprit qu'elle pouvait aussi garder la photo pour elle.
L'après-midi, Salomé les reçut dans son cabinet à La Rochelle. Petite femme au regard attentif, elle ne commença ni par le terrain ni par les parts de société. « D'abord, Camille : où souhaites-tu dormir cette semaine ? Et qui sait où tu es ? »
« Chez Gabriel. Maxime ne connaît pas le numéro de la maison, mais il connaît le quartier. »
« Nous allons examiner les mesures de protection possibles avec les professionnels compétents. Concernant la maison, il faut regarder les actes plutôt que les affirmations de ta belle-mère. Le fait que tu l'aies achetée avant le mariage compte, mais je ne te vendrai pas une réponse sans avoir étudié votre situation exacte. »
Camille lui remit ses copies d'actes et les échanges de messages où Maxime exigeait qu'elle signe un mandat. Salomé surligna une phrase : « Maman a déjà réservé les entrepreneurs, donc tu ne peux plus reculer. »
« Elle agit comme si tout était acquis », remarqua l'avocate.
« C'est sa manière de vivre », répondit Jeanne. Elle les avait rejointes après avoir confié Léo à sa tante pour la soirée. « Elle annonce une décision, puis elle fait honte à ceux qui la contestent. »
Salomé prit connaissance de la photographie de registre envoyée par Odile. « Conservez le message original, sa date et son contexte. Ne diffusez pas ça sur les réseaux. Et pour les questions de sécurité des installations, il nous faut des personnes habilitées à vérifier. »
Gabriel, assis à côté de la fenêtre, croisa les bras. « Et si Maxime vient nous trouver ? »
« Vous ne gérez pas une confrontation seuls. Vous prévenez les autorités si nécessaire. Je sais que vous voulez défendre Camille, mais elle a besoin d'une situation plus sûre, pas d'une nouvelle bagarre. »
Camille remarqua que son frère n'argumentait pas. C'était peut-être la première fois depuis l'enfance.
En sortant, elle trouva sur son téléphone un message vocal de Maxime. Il pleurait. « Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je vais consulter. Maman me monte la tête. Reviens, et on trouvera une solution. » Puis, après un silence : « Tu ne peux pas faire fermer Courant Libre à cause d'une dispute. Les parents vont t'en vouloir. »
Camille écouta une seconde fois. La première partie faisait mal. La dernière lui donna une clarté froide. Il avait réussi à joindre sa peur intime : décevoir les personnes qui lui faisaient confiance.
Inès lui envoya alors une photographie prise devant les Tamaris. Une camionnette de l'hôtel était garée face à la porte du local technique. Deux hommes transportaient une grande armoire métallique vide.
« J'ai fermé la grille », écrivit Inès. « Mais ils disent qu'ils ont des instructions de la propriétaire. »
Camille fixa l'écran. Il n'y avait qu'une propriétaire du terrain et du bâtiment du centre. Elle posa sa main sur les actes réunis dans la chemise de Salomé.
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En préparant son sac pour le rendez-vous, Camille retrouva une carte postale envoyée autrefois par Maxime depuis Lisbonne. Il y avait écrit : « Avec toi, je n'ai plus peur d'être ordinaire. » Elle la rangea sans la déchirer. Ce souvenir l'obligeait à reconnaître une tendresse qui avait existé, mais il ne retirait rien aux coups. Elle glissa ensuite un stylo, son chargeur et l'adresse du cabinet de Salomé dans une petite poche séparée. Tout ce qu'elle emportait n'était pas une preuve. Certaines choses servaient simplement à passer la journée.
« Ils utilisent déjà mon nom », dit-elle. « Maintenant, je veux savoir qui leur a donné le droit. »