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Chapter 12 - Les jours où la colère ne suffit pas

À partir du lundi, j'ai cessé de compter les jours depuis la mort de Gabriel et commencé à compter ceux qui me séparaient du retour possible d'Alba. Le personnel de néonatologie m'expliquait ce que nous attendions : qu'elle se nourrisse assez, maintienne sa température et poursuive sa progression. Je lui rendais visite chaque matin, parfois l'après-midi, et je gardais auprès de mon lit un petit carnet dans lequel je notais ses habitudes. J'avais toujours aimé écrire des listes. Gabriel disait que je faisais des listes pour apprivoiser l'avenir ; je répondais qu'il inventait des chansons pour la même raison. Aujourd'hui, chaque ligne du carnet ressemblait à une manière de lui promettre une place dans le monde.

Je dormais encore chez Noé. Son appartement me faisait du bien, mais je voyais qu'il déplaçait des pans entiers de sa vie pour m'accueillir. Ses dossiers de formation s'empilaient sous la table basse, il appelait ses collègues plus tôt pour être disponible à la maternité, et ses amis lui demandaient s'il comptait enfin revoir quelqu'un depuis son divorce. Un soir, je lui ai dit que je ne voulais pas devenir une autre responsabilité écrasante. Il a posé sa fourchette.

« Tu n'es pas un devoir qu'on m'impose », a-t-il répondu. « Tu es la famille que j'ai choisie quand j'ai accepté d'être ton témoin de mariage. Et si j'ai besoin d'une soirée tranquille, je te le dirai. »

« Tu pourrais aussi avoir envie de me mettre dehors. »

Il m'a regardée longuement. « Ce n'est pas parce qu'un homme a utilisé une porte pour te faire du mal que toutes les portes vont se refermer de la même façon. »

La phrase m'est revenue pendant la séance avec la psychologue de la maternité. Je lui ai raconté le seuil, la vidéo, les voix, et surtout ce réflexe qui m'obligeait à vérifier plusieurs fois que le sac d'Alba était bien à sa place. J'avais peur d'oublier un document, une couche ou un rendez-vous et d'offrir ainsi à Victor une raison de prétendre que je n'étais pas capable d'élever mon enfant. La psychologue ne m'a pas promis d'effacer ces images. Elle m'a aidée à distinguer les dangers présents des menaces de mon père, à identifier des personnes de confiance et à envisager un suivi après la sortie. J'ai été soulagée de découvrir qu'on pouvait s'occuper de sa santé mentale sans devoir renoncer à son autorité sur sa propre vie.

Chloé a pris contact avec Lise, cette fois par l'intermédiaire d'une avocate qu'elle avait consultée seule. Elle souhaitait fournir le fichier vidéo original et des messages de Victor. Je n'ai pas assisté à leur rendez-vous. Elle pouvait coopérer sans que je doive l'écouter à nouveau décrire ma robe et ma chute. Lise m'a transmis uniquement ce qui me concernait : le fichier montrait la totalité de la scène sur la terrasse, y compris ma demande de secours, la saisie de mes cheveux et l'agression initiale de Victor contre Noé. La vidéo ne remplaçait pas les témoignages ni les autres vérifications, mais elle contredisait nettement la version publiée. J'ai demandé qu'une copie soit préservée dans un cadre approprié, loin des réseaux sociaux.

Victor a répondu en se présentant devant l'atelier de Mireille. Il n'est pas entré ; il a attendu qu'elle ferme les volets et lui a dit, devant une cliente, qu'elle serait responsable si mon état se dégradait. Elle a eu peur. Plutôt que de cacher l'incident pour paraître forte, elle l'a signalé à son conseil et m'en a parlé. Je lui ai demandé pourquoi elle avait gardé la photographie du studio de danse. « Parce qu'elle prouvait que je t'avais vue », a-t-elle répondu. « Mais aussi parce qu'elle me rappelait que je n'avais pas traversé la rue. Je ne voulais pas oublier ma part de responsabilité. » J'ai posé ma main sur la sienne. Nous ne nous étions pas encore pardonné grand-chose. Pourtant, nous avions commencé à ne plus nous mentir.

Un mercredi, l'atelier associatif où Gabriel faisait du bénévolat m'a appelée. Sa responsable, Farida Mechri, avait appris son décès tardivement et souhaitait savoir si je voulais récupérer des outils personnels. Gabriel leur avait laissé une vieille raboteuse, deux boîtes de crayons et un tablier couvert de peinture. Il avait commencé à fabriquer une bibliothèque basse pour une salle d'attente destinée aux familles en difficulté. Le bois était découpé, mais les étagères n'étaient pas montées. Farida m'a dit que personne ne voulait terminer le meuble sans me demander d'abord. J'ai répondu que je viendrais lorsqu'Alba serait rentrée. Puis j'ai pleuré dans le bus, entre une lycéenne qui révisait et un homme qui portait des courses.

Noé a proposé de m'accompagner. « Je pourrai faire les finitions », a-t-il dit.

« Il voulait peut-être qu'on le fasse ensemble. »

« Alors je ne toucherai à rien avant que tu me dises. »

La nuit suivante, Victor m'a envoyé un message menaçant de raconter à la presse que je me servais de ma fille comme d'un instrument contre lui. J'ai transmis le texte à Lise, puis éteint le téléphone. La colère m'avait tenue debout sur la terrasse, mais elle ne pouvait pas nourrir Alba, me faire dormir ou fabriquer la bibliothèque. J'avais besoin d'autre chose : de temps, de personnes fiables et de petites décisions répétées.

Au matin, le service m'a annoncé que l'équipe envisageait la sortie d'Alba dans les jours suivants si ses progrès se confirmaient. J'ai acheté un paquet de langes en sortant, puis j'ai appelé Noé. « Il va falloir préparer sa chambre », ai-je dit.

Il a répondu sans hésiter : « Dis-moi où tu veux la préparer. »

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J'ai regardé ma clé, celle que Victor avait tenté de me faire poser sur son bureau. « Chez elle », ai-je dit. « Dans la maison de son père et de sa mère. Mais cette fois, on y entre ensemble, et c'est moi qui ouvre. »

J'ai ensuite écrit à l'assistante sociale qui m'avait aidée lors de mon arrivée à la maternité. Je voulais la remercier pour les informations données sans m'avoir demandé de raconter mon histoire devant tout un couloir. Elle a répondu que plusieurs services pouvaient m'accompagner dans la durée si je le souhaitais, notamment pour organiser un retour sûr et un soutien après la naissance. J'ai conservé les coordonnées dans mon téléphone, sans me sentir obligée de les utiliser immédiatement. Avoir des possibilités suffisait parfois à réduire cette impression que la prochaine porte se fermerait dès que je demanderais quelque chose.

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