Chapter 3 - La chambre où l'on ne pouvait plus mentir

Lise Lambert n'avait pas encore quitté son cabinet lorsqu'elle a reçu l'appel de Noé. Nous étions amies depuis la fac, bien avant qu'elle devienne avocate. Je l'avais appelée pour choisir les fleurs de mon mariage, pour annoncer ma grossesse, puis une nuit entière après l'accident, quand la police avait prononcé le nom de Gabriel dans mon salon. Elle savait à quelle vitesse Victor s'était installé chez nous sous prétexte de me soutenir ; elle ignorait qu'il m'avait traînée dehors. Sa voix, lorsqu'elle m'a rappelée, était plus froide que je ne l'avais jamais entendue.
« Anaïs, tu n'as rien à signer ce soir. Tu n'as rien à prouver à cet homme. On protège d'abord ta santé, puis on parlera de la maison. Est-ce que tu veux déposer plainte ? »
J'ai regardé ma mère, assise près de la fenêtre. « Oui. Mais je veux que tu m'expliques les étapes. »
« Je le ferai. On conserve les messages, les noms des témoins et, si la caméra fonctionne, on demandera la préservation des images par les voies appropriées. Je peux venir demain. »
Une contraction m'a obligée à poser le téléphone. Élodie a attendu qu'elle passe, sans me dire de me détendre comme si la peur était un interrupteur. Elle m'a proposé plusieurs façons de soulager la douleur, m'a rappelé que je pouvais refuser ou accepter les gestes après explication et a appelé le médecin. Le bébé semblait bien aller. À ce terme, une naissance demandait de la vigilance, mais personne ne m'a promis que tout serait simple ou catastrophique. La vérité avait cette forme-là : des risques, des choix et des gens qui nous disaient ce qu'ils savaient réellement.
Noé est revenu du couloir avec une poche contenant le cardigan de Gabriel. C'était moi qui l'avais laissé dans sa voiture la semaine précédente. Gris, rapiécé au coude, il sentait encore la lessive au savon de Marseille. Je l'ai posé contre ma joue. Au milieu de tout ce qu'on me prenait, cette odeur était une petite chose que personne ne pouvait mettre en vente. Ma mère m'a observée puis a demandé si elle pouvait raconter un souvenir de Gabriel. J'ai hoché la tête.
« Quand il est venu à mon atelier, il a regardé les meubles que je restaurais. Il a vu une chaise dont il manquait un barreau et m'a dit : “Chez Anaïs, on garderait cette chaise. Elle dirait qu'elle a encore une histoire.” » Elle a souri à travers ses larmes. « J'ai su qu'il te connaissait vraiment. »
« Il me connaissait », ai-je répété. « Sauf qu'il ne me disait pas toujours ce qu'il portait. »
Noé a détourné les yeux. Il avait travaillé avec son frère dans une entreprise de rénovation avant de reprendre son poste dans la formation aux premiers secours. Deux jours avant l'accident, ils s'étaient disputés sur le chantier d'une ancienne école. Gabriel lui avait reproché d'être trop indulgent avec Victor ; Noé lui avait répondu qu'il laissait mon père entrer chez nous pour éviter une dispute avec moi. Ils s'étaient séparés sans se serrer la main. Noé ne m'en avait jamais parlé. Il venait de le faire parce que ma mère avait ouvert une porte qu'il ne voulait plus laisser verrouillée.
« Tu crois qu'il y a un rapport avec l'accident ? » ai-je demandé.
« Je n'en sais rien. La police a parlé d'une collision sur chaussée mouillée, avec une enquête de circulation en cours. Je n'ai aucun élément pour dire autre chose. Mais je sais que j'aurais voulu lui dire pardon. »
Je lui ai pris la main. Il était facile de transformer chaque silence en indice quand on venait de perdre quelqu'un. Je ne voulais pas construire une accusation sur notre chagrin. Pourtant, une phrase m'est revenue. Gabriel avait déclaré, trois jours avant de mourir : « Victor veut que je traite son affaire comme un cadeau de famille. Je n'aime pas les cadeaux qui arrivent avec une facture. » Je l'avais taquiné, distraite par des douleurs dans le dos. Je n'avais pas demandé de quelle affaire il parlait.
Le travail a commencé pour de bon en début de soirée. Les heures suivantes n'ont ressemblé à aucune scène héroïque. J'ai eu mal, j'ai eu soif, j'ai eu peur de ne pas reconnaître ma fille. J'ai demandé à Élodie de répéter trois fois la même information. Noé est sorti quand je le lui ai demandé, sans se vexer. Mireille est restée près de ma tête, au moins jusqu'au moment où je lui ai demandé de s'éloigner. Elle l'a fait aussitôt. Cette obéissance tranquille à mes limites a eu plus de poids que toutes les promesses de mon père.
Entre deux contractions, j'ai entendu mon téléphone sonner. Victor. Puis encore. Noé, revenu un instant chercher mon sac, m'a montré l'écran sans répondre. « Tu veux que je bloque ? »
« Pas encore. Mets-le en silencieux. S'il menace, je veux garder une trace. »
Ma mère a pris son propre téléphone. « Il m'a appelée aussi. Il dit que je t'ai manipulée pour prendre la maison. »
« Il dit ça parce qu'il ne trouve pas d'autre histoire à raconter », ai-je murmuré.
Une sage-femme est entrée pour vérifier la progression. Nous étions encore loin de la naissance. J'ai soudain compris que mon père croyait probablement avoir toute la nuit pour revenir dans mon salon, faire sortir le piano et transformer la maison en décor impeccable. Une chose m'a serré la poitrine : la chambre d'Alba. Gabriel avait fixé un petit mobile au-dessus du berceau. Trois oiseaux de bois peints à la main. Je lui avais fait promettre de ne pas y toucher avant mon retour.
« Je veux que la chambre reste comme elle est », ai-je dit à Noé.
« Je vais appeler le voisin et les déménageurs, vérifier ce qu'ils ont vu et demander à Lise comment protéger les lieux sans créer un autre incident. Je ne vais pas jouer au justicier. »
Il a hésité près de la porte. « Il y a autre chose. Le garçon qui portait le banc du piano m'a parlé avant de partir. Victor lui avait demandé d'emballer une caisse sans l'inscrire à l'inventaire. Le garçon a refusé. »
« Quelle caisse ? »
« Une petite caisse verte. Gabriel l'avait construite pour la chambre du bébé. »
May you like
J'ai fermé les yeux. Gabriel avait montré cette caisse à Alba à travers mon ventre, en murmurant qu'elle contiendrait un jour tout ce qu'on n'oserait pas lui raconter directement. Elle n'était censée renfermer qu'une lettre et quelques souvenirs. Pourquoi Victor voulait-il la faire disparaître sans même que les déménageurs la mentionnent ?
Élodie a repris ma main. Une nouvelle contraction arrivait. J'ai respiré, puis j'ai demandé à Noé de retrouver la caisse. Pas pour découvrir un trésor. Pour que ma fille reçoive au moins ce que son père avait eu le temps de lui préparer.