Chapter 4 - La première voix d'Alba

À trois heures douze du matin, ma fille est née en poussant un cri furieux qui m'a fait rire et pleurer dans le même souffle. Elle était petite, ses poings semblaient prêts à se battre contre l'univers et ses cheveux noirs formaient une virgule au-dessus du front. Élodie me l'a montrée avant que l'équipe de néonatologie l'examine. À trente-cinq semaines, Alba avait besoin d'une surveillance adaptée à sa prématurité. Je n'ai pas pu la garder immédiatement contre moi aussi longtemps que je l'avais imaginé. Le médecin a pris le temps de m'expliquer chaque geste. Pour une fois, personne ne prenait une décision sur mon corps en prétendant que mon émotion me rendait incapable de comprendre.
« Bonjour, mon amour », ai-je murmuré. « Tu as choisi un jour compliqué. »
Noé attendait à l'extérieur, debout depuis des heures. Mireille m'avait tenu la main lorsque je le souhaitais, m'avait laissé tranquille lorsque je ne supportais plus les voix, et n'avait pas essayé d'occuper la place laissée vide par Gabriel. Après la naissance, elle s'est assise près de moi avec une délicatesse qui me paraissait presque étrangère. J'ai pensé à toutes les années pendant lesquelles j'avais imaginé sa première réaction si elle me retrouvait. Je n'avais jamais prévu que ce serait en regardant un berceau de maternité, après une nuit passée à apprendre à nouveau à me faire confiance.
« Elle a ton front », a-t-elle dit.
« Gabriel disait qu'elle aurait ses oreilles. »
« Et toi, tu disais quoi ? »
« Qu'elle serait elle-même. Il détestait perdre ce genre de discussion. »
La sage-femme m'a aidée à organiser les premiers moments avec Alba, les informations sur l'alimentation et les prochaines étapes. J'étais épuisée, douloureuse, vulnérable à cette panique irrationnelle qui me saisissait chaque fois qu'on l'emmenait à deux mètres de moi. On m'a montré où elle serait surveillée et comment la rejoindre. Une infirmière m'a demandé si je souhaitais un soutien psychologique après les événements de la veille et mon deuil récent. J'ai répondu oui. Accepter cette proposition ne me transformait pas en mauvais parent ; cela me permettait d'être une mère qui ne portait pas toutes ses peurs seule.
En milieu de matinée, Noé est entré. Il avait changé de chemise mais gardait la même mine ravagée. Lorsqu'il a vu Alba à travers la vitre de l'unité, son visage s'est défait. Il a posé deux doigts contre son propre front, geste qu'il avait depuis l'enfance avec Gabriel lorsqu'ils se retenaient de pleurer. Je lui ai proposé de s'asseoir, mais il a préféré rester près de mon lit.
« Je suis allé chez toi avec monsieur Ferrand, a-t-il commencé. Les déménageurs sont partis. Le chef a accepté de garder son bon d'intervention et de donner son nom à Lise. Le piano est toujours dans le salon. »
J'ai expiré. « Et la caisse verte ? »
« Elle n'est plus dans la chambre. Le jeune déménageur dit l'avoir vue sur le bureau de Victor. Chloé a prétendu qu'il s'agissait de leurs effets personnels. Je n'ai pas fouillé la maison. Lise va faire les démarches nécessaires. »
Je me suis entendue demander : « Mon père a-t-il des nouvelles du bébé ? »
Noé a levé les yeux. « Pas de moi. C'est à toi de décider. »
J'ai regardé le berceau vide à côté de mon lit. Une partie de moi voulait appeler Victor, lui annoncer qu'il avait une petite-fille, croire qu'une naissance ferait enfin de lui un homme différent. Une autre partie revoyait sa main dans mes cheveux. Ces deux parties pouvaient coexister, mais aucune ne m'obligeait à lui ouvrir la porte. J'ai demandé à l'équipe de noter les personnes que j'autorisais à me rendre visite et à ne communiquer aucun renseignement médical à mon père ou à Chloé. L'infirmière l'a fait sans discuter.
À midi, mon téléphone a affiché neuf appels manqués, trois messages vocaux et une photographie envoyée par Chloé. On y voyait ma robe bleue sur la terrasse, ma main tendue vers le téléphone, et cette légende : « Quand une fille refuse d'être aidée par sa famille. » Je n'ai pas ouvert les commentaires. J'ai transféré le fichier et son contexte à Lise, puis j'ai demandé à Noé de poser le téléphone hors de ma portée. Il aurait été facile de passer cette première journée à essayer de corriger des inconnus. Alba avait besoin de moi davantage qu'une salle remplie de gens prêts à juger une image coupée.
Mireille est revenue avec un petit paquet enveloppé dans du papier journal. Elle l'avait préparé avant de partir de son atelier : une couverture blanche dont elle avait repris les coutures à la main. « Je n'étais pas certaine que tu accepterais de la garder », a-t-elle avoué. « Je ne savais même pas si tu me laisserais entrer. »
Je l'ai dépliée. Dans un coin, trois minuscules oiseaux avaient été brodés au fil vert. Gabriel dessinait toujours trois oiseaux sur les serviettes en papier lorsqu'il réfléchissait. J'ai relevé brusquement les yeux.
« Tu as vu ses dessins ? »
« Il me les a montrés. Il voulait que nous fabriquions quelque chose ensemble pour Alba. Je ne connaissais pas son prénom, seulement qu'il attendait une fille. »
Cette couverture était la preuve d'un lien que j'avais ignoré, pas d'une conspiration. Gabriel avait voulu réunir deux femmes qu'il aimait sans les contraindre. La maladresse de son silence me blessait encore, mais je voyais l'intention derrière les trois oiseaux. J'ai posé la couverture sur mes genoux.
« Tu pourras la lui donner quand les soignants nous diront que c'est le bon moment », ai-je répondu.
Le soir, Lise m'a appelée. Elle avait une voix différente de celle de la veille : celle d'une personne qui retenait sa colère pour me donner une information précise. Victor ne se contentait plus d'affirmer que la maison lui appartenait. Il avait adressé à l'agence chargée de la vente un message annonçant que je lui avais confié oralement tous mes pouvoirs. Le directeur de l'agence, inquiet après avoir vu une vidéo circuler, souhaitait vérifier directement avec moi.
May you like
« Tu es prête à lui répondre ? » a demandé Lise.
J'ai regardé Alba derrière la vitre. « Oui. Dis-lui que je suis vivante, que je sais parler, et que ma maison n'a jamais été à vendre. »