Chapter 21 - Le rire qu'elle a appris la première

Alba a souri pour la première fois un matin où je portais un vieux tee-shirt taché de compote. J'étais en train de lui expliquer d'un ton dramatique que notre grille-pain avait trahi la nation en brûlant les deux dernières tartines. Elle m'a regardée, a ouvert la bouche et son visage entier a changé. J'ai appelé Mireille, puis Noé, comme si un événement historique venait de se produire. Le temps qu'ils arrivent, Alba s'était rendormie. Nous avons passé dix minutes à observer une enfant immobile, chacun persuadé qu'elle allait recommencer par pure politesse. Finalement, elle a éternué. Noé a déclaré qu'il considérait cela comme un signe d'approbation.
Ce bonheur minuscule m'a surprise. Je n'avais pas attendu d'être complètement remise, de gagner contre Victor ou de comprendre toutes les pensées de Gabriel pour rire avec ma fille. La joie se présentait sans certificat. Elle ne remplaçait pas le deuil ; elle lui faisait un peu de place sur le canapé. J'ai commencé à inviter une amie à déjeuner le jeudi, puis une autre le dimanche. Lise venait parfois sans parler de procédures, uniquement pour manger les pâtes de Mireille et raconter les pires jeux de mots entendus au tribunal. Sami passait déposer un petit meuble réparé. La maison redevenait un lieu où les gens apportaient leurs propres histoires.
J'ai aussi découvert les difficultés d'être mère sans Gabriel. À la pharmacie, j'ai dû remplir un formulaire qui demandait la profession du second parent. J'ai écrit son nom et laissé un espace vide là où sa présence aurait dû se prolonger. Une vendeuse, voyant mon alliance, m'a demandé si « papa » était fier du bébé. J'ai répondu qu'il l'aurait été. Elle s'est excusée, gênée ; je lui ai dit qu'elle n'avait pas commis une faute en ignorant une histoire que je ne portais pas sur mon front. Nous avons choisi ensemble une petite paire de chaussettes. J'ai pleuré dans la voiture, puis je suis rentrée préparer le bain d'Alba avec les recommandations reçues de l'équipe soignante.
Mireille m'a proposé de rester une nuit pour que je puisse dormir davantage. J'ai accepté, en précisant que je souhaitais garder la responsabilité de l'organisation et qu'elle m'appelle si Alba avait besoin de moi. Au matin, ma mère était dans la cuisine avec les yeux cernés et un sourire triomphant. « Elle a dormi une heure et demie d'affilée. Je crois qu'on peut contacter la mairie pour un feu d'artifice. » Je me suis mise à rire si fort que j'ai réveillé ma fille. Mireille m'a regardée d'un air outré. « Voilà comment on récompense le travail de nuit ! »
Nous n'avons pas parlé de Victor pendant le petit déjeuner. Puis une enveloppe est arrivée du cabinet de Lise. L'agence immobilière avait transmis les informations disponibles aux personnes concernées, et les Lenoir poursuivaient leurs démarches pour récupérer la somme versée à l'intermédiaire. Ils m'avaient écrit un mot sans rien demander en retour. Leur fils avait dessiné une maison avec un jardin et avait ajouté : « Bonne chance à Alba. » Je suis restée longtemps devant ce dessin. Mon père avait essayé de nous opposer en faisant croire qu'une seule famille méritait ce toit. Eux avaient compris que leur propre déception n'exigeait pas de me prendre ma place.
J'ai répondu aux Lenoir en leur souhaitant de trouver une maison où ils se sentiraient chez eux. Je leur ai dit que leur fils avait choisi la bonne couleur pour le ciel. Je n'ai ni proposé une rencontre ni raconté nos affaires davantage. Nous étions deux familles liées par une tromperie, et nous pouvions nous respecter sans devenir les personnages secondaires de la vie de l'autre. J'ai glissé le dessin dans mon carnet, à côté de la liste des premiers sourires d'Alba. C'était un rappel que les conséquences des actes de Victor n'étaient pas toutes des haines.
Un vendredi, Noé a amené Lucas pour réparer le volet enfin tombé en panne. Le garçon était fier d'avoir appris à mesurer une pièce au centre de formation où son père l'avait emmené. Ils ont travaillé ensemble pendant deux heures, avec des pauses pour chercher les bons outils et une dispute très sérieuse sur la façon de prononcer le nom d'une vis. Alba dormait loin du bruit. Quand le volet a fonctionné, Lucas m'a demandé si je pouvais prendre une photographie de lui et de son père devant la fenêtre. Noé a paru surpris. Son fils a haussé les épaules. « Pour une fois qu'on finit un truc ensemble », a-t-il dit. Je les ai photographiés, l'un couvert de poussière, l'autre plus heureux que tous les hommes d'affaires de la ville.
Le soir, Noé est resté pour le dîner. Il m'a confié que Lucas souhaitait passer une partie des vacances chez lui. Ils devaient en parler avec sa mère et organiser les choses, mais le garçon avait fait la demande de lui-même. « J'ai peur de me tromper encore », a murmuré Noé. Je lui ai répondu qu'on ne cesse pas de risquer l'erreur en aimant quelqu'un. On peut seulement lui laisser le droit de nous la signaler. Il a contemplé les mains d'Alba, occupées à attraper le bord de sa manche. « Elle a déjà commencé », a-t-il conclu.
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Avant de me coucher, j'ai sorti l'enveloppe destinée à Alba de la caisse verte. Je l'ai déposée dans une boîte solide avec les photographies de Gabriel et mes propres lettres. J'y ai ajouté le dessin du fils Lenoir et une photo de Lucas avec Noé. Ce n'était plus seulement un coffre de secrets, mais un endroit où conserver des récits que je voudrais un jour partager. Je n'y ai pas mis la vidéo de mon agression. Je souhaitais la garder dans un dossier sécurisé tant qu'elle serait nécessaire, puis décider plus tard ce qu'il conviendrait d'en faire. Alba n'avait pas à grandir sous le regard de gens qui avaient regardé sa mère tomber.
Cette nuit-là, j'ai entendu ma fille remuer et je suis allée la retrouver. La maison était sombre, mais la lampe de l'entrée éclairait doucement le seuil. J'ai pensé à Victor qui m'avait ordonné de sortir, puis à toutes les personnes qui étaient entrées depuis pour apporter une soupe, une vis, un dessin, une présence. J'ai pris Alba contre moi pour son repas et lui ai murmuré : « Tu ne connaîtras peut-être jamais tous ceux qui nous ont aidées. Mais je te raconterai comment on peut tenir une porte ouverte sans demander aux gens de nous appartenir. »