Chapter 15 - La bibliothèque inachevée

Je suis entrée pour la première fois dans l'atelier de Gabriel avec Alba dans sa poussette, accompagnée de Mireille. L'association occupait le rez-de-chaussée d'une ancienne fabrique, entre une laverie et un atelier de réparation de vélos. Une odeur de bois coupé flottait dans l'air. Les établis portaient des marques de scie, les fenêtres étaient grandes et les chaises dépareillées. Sur le mur, quelqu'un avait accroché une photographie de Gabriel en train d'expliquer à une petite fille comment tenir une règle. Je suis restée devant l'image jusqu'à ce que Farida me rejoigne.
« Tu veux qu'on l'enlève ? » a-t-elle demandé.
« Non. Je veux savoir ce qu'il lui disait. »
« Que mesurer, ce n'était pas deviner plus fort. C'était accepter qu'on puisse avoir tort et recommencer. »
J'ai ri, puis pleuré sans transition. C'était exactement lui. Farida m'a montré la bibliothèque dont elle m'avait parlé. Six planches étaient posées contre un mur, avec des encoches faites au crayon. Il manquait deux étagères et les angles n'étaient pas d'équerre. Gabriel avait écrit sur un morceau de ruban adhésif : « Ne pas vendre : à finir avec des gens patients. » Noé, venu nous rejoindre, a posé sa main sur le bois. Il s'est tourné vers moi, prêt à proposer de finir tout seul. Je l'ai arrêté avant qu'il parle.
« On pourrait organiser un samedi où tout le monde apprendrait à la terminer. »
Farida a souri. « Tu viens d'inventer le principe de l'atelier. »
Un garçon de seize ans, Sami, est arrivé avec une boîte de vis trop grande pour lui. Il connaissait Gabriel. Celui-ci l'avait aidé à préparer un entretien d'apprentissage alors que son professeur lui répétait qu'il n'était bon qu'à faire du bruit en classe. Sami parlait vite, en s'excusant de parler vite. Il m'a montré un petit tabouret bancal, puis a dit qu'il avait réussi à le réparer tout seul après le décès de Gabriel. Je l'ai écouté comme on écoute une histoire importante. Le tabouret n'avait pas changé le monde ; il avait donné à un adolescent la preuve qu'il pouvait terminer quelque chose.
« Vous êtes sûre que ça ne vous dérange pas qu'on garde sa photo ? » a-t-il demandé.
« Je préfère qu'on se souvienne de lui en travaillant plutôt qu'en restant silencieux autour d'une image », ai-je répondu.
La journée aurait pu s'achever là. Mais en repartant, Farida m'a montré un courrier reçu de l'administration de l'ancienne école où Gabriel avait repéré des défaillances. Les travaux de transformation devaient être livrés prochainement ; une salle serait dédiée à des activités pour enfants. L'entreprise de Victor figurait parmi les intervenants. Farida craignait que l'ouverture soit annoncée alors que les garde-corps n'avaient pas fait l'objet des contrôles qu'on lui avait décrits. Elle ne me demandait pas d'accuser mon père. Elle voulait savoir à qui transmettre les observations de Gabriel si elles étaient toujours pertinentes.
« Noé a vu les défauts sur le chantier », ai-je dit. « Il peut vous expliquer ce qu'il sait. Mais il faut que les professionnels compétents vérifient. »
Noé a immédiatement approuvé. Il avait conservé des courriels échangés avec Gabriel et leur ancien chef de chantier. Certains décrivaient précisément les travaux demandés et les réponses reçues. Nous avons décidé de les transmettre, avec un accompagnement adapté, aux responsables chargés des vérifications. J'ai refusé que mon mari soit réduit à une histoire de vengeance entre deux familles. S'il avait signalé quelque chose de dangereux, c'était d'abord pour que personne ne se blesse.
En fin d'après-midi, Mireille m'a proposé de garder Alba pendant que je prenais un café avec Farida. Je n'avais encore jamais laissé ma fille à sa grand-mère plus de quelques minutes. Mon corps entier s'est tendu. Mireille l'a senti. « Ce n'est pas un examen », a-t-elle dit. « Si tu préfères, on boit le café ensemble. » J'ai choisi de rester. Puis, après avoir expliqué où se trouvaient les affaires d'Alba, je suis sortie cinq minutes dans la cour avec Farida. J'entendais presque chaque petit bruit derrière la vitre. À mon retour, ma mère berçait le bébé sans l'avoir déplacé de la poussette selon nos consignes. Elle m'a raconté ce qu'Alba avait fait, jusqu'au moindre bâillement. Je lui ai souri avec une gratitude encore fragile.
Farida a parlé de son propre père, un menuisier qui avait quitté l'Algérie avant sa naissance et qui lui avait appris à travailler le bois sans jamais parler de la traversée. « Les gens pensent que les familles nous transmettent leurs réponses », a-t-elle dit. « Souvent, elles nous transmettent leurs questions. » Je lui ai répondu que je commençais à comprendre. Gabriel avait voulu me présenter Mireille, mais il avait hésité à cause de notre histoire. Il avait conçu une caisse de souvenirs pour sa fille, mais elle se trouvait maintenant entre les mains d'un homme qui ne savait posséder qu'en confisquant.
Sur le chemin du retour, Noé a reçu un appel de son ancien collègue chargé du suivi du chantier. Une vérification technique avait été demandée avant l'ouverture des espaces concernés. Cela ne prouvait aucune fraude et ne désignait pas de responsable, mais le calendrier changeait. Noé a raccroché en regardant la circulation. « Gabriel aurait dit qu'il vaut mieux perdre une semaine que quelqu'un dans un escalier », a-t-il murmuré.
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Le soir, une enveloppe était glissée sous la porte de la villa. Elle ne contenait ni menace ni facture. Une feuille de papier sur laquelle Chloé avait écrit de sa main : « Victor a caché la caisse verte dans l'ancien local de son entreprise. Il dit qu'elle contient quelque chose qui détruirait la dernière image que vous avez de Gabriel. Je n'ai pas pu l'ouvrir. Si vous la cherchez, n'y allez pas seuls. » J'ai relu la phrase trois fois. Je voulais récupérer les mots de mon mari. Je ne voulais pas que mon désir de les entendre me livre une nouvelle fois à Victor.
J'ai demandé à Farida de ne pas raconter mon histoire au public pour faire venir du monde à l'atelier. Elle a acquiescé sans hésiter. « Nous pourrions annoncer une réparation de meuble, pas une réparation de veuve », a-t-elle plaisanté. J'ai apprécié qu'elle trouve une façon de rire sans me réduire à la violence de Victor. Nous avons parlé des coûts du matériel, de l'accueil possible pour des personnes qui ne possédaient pas d'outils et des limites du bénévolat. Gabriel avait lancé une idée ; il faudrait des personnes, du temps et un vrai fonctionnement pour qu'elle dure. C'est précisément ce qui m'attirait désormais.