Chapter 2 - La femme au portail

La première chose que ma mère a faite a été de retirer sa veste rouge pour la glisser sous ma tête. La seconde a été de demander au SAMU si elle pouvait m'accompagner. Aucune scène de retrouvailles, aucun discours préparé. Elle a simplement regardé le secouriste à son arrivée et lui a expliqué ce qu'elle avait vu : une femme enceinte au sol, un homme violent près de la porte, un appel déjà en cours. Je la dévisageais avec la même incrédulité que si elle venait de sortir d'une photographie oubliée.
« Vous êtes de la famille ? » a demandé le secouriste.
« Sa mère », a-t-elle répondu. Puis elle s'est tournée vers moi. « Si elle veut bien. »
La phrase m'a presque fait pleurer. Victor ne m'avait jamais demandé ce que je voulais avant de parler en mon nom. L'équipe médicale m'a examinée, a pris mes constantes, puis m'a aidée à monter sur un brancard. Les contractions restaient irrégulières, mais la perte de liquide justifiait une évaluation immédiate. Noé s'est chargé de ma carte Vitale et de mon dossier de grossesse, rangés dans la poche avant de mon sac. Il les connaissait parce que Gabriel les y cherchait sans cesse quand nous partions à une consultation.
« Je viens derrière avec ta mère », a-t-il dit. « Je préviens Élodie et je m'occupe du reste. »
« Le piano », ai-je murmuré.
« Je ne les laisserai pas l'emporter. Mais toi, d'abord. »
Les portes de l'ambulance se sont refermées avant que Victor puisse monter sur la terrasse. J'ai aperçu sa silhouette, puis Chloé qui regardait son téléphone avec un air contrarié. Un voisin, monsieur Ferrand, s'était arrêté près de la haie et parlait aux deux déménageurs. La camionnette n'avait pas bougé. J'ai fermé les yeux. Je ne savais pas encore si cela comptait comme une victoire ; je savais seulement que le piano n'était pas parti au moment où nous quittions l'allée.
À la maternité, une sage-femme m'a conduite en salle d'examen. Le test, l'échographie et la surveillance ont confirmé la rupture des membranes. Le cœur du bébé était rassurant, mais à trente-cinq semaines, l'équipe devait discuter de la suite avec moi. Je lui ai donné son prénom tout haut pour la première fois depuis la mort de Gabriel : Alba. Nous l'avions choisi parce que nous avions entendu l'aube arriver depuis la fenêtre de la cuisine, le soir où il m'avait avoué qu'il avait peur de devenir père. J'avais ri. Lui aussi. Il m'avait promis de rester, même quand il aurait peur.
« Vous êtes en sécurité ici », m'a dit la sage-femme. « Est-ce que vous souhaitez que quelqu'un reste ? »
« Ma mère. » Le mot m'a échappé. J'ai ajouté aussitôt : « Je crois. Et Noé, si c'est possible. »
Mireille Rivière est entrée la première. Elle avait pris le temps de se laver les mains et de se passer de l'eau sur le visage ; ses joues étaient rouges. Elle s'est assise à distance, sans essayer de m'embrasser.
« Tu n'as pas à faire semblant que vingt-deux ans n'existent pas », a-t-elle dit.
« Pourquoi tu n'es jamais revenue ? »
« Je suis revenue. Plus d'une fois. Mais je ne vais pas te demander de me croire sur parole aujourd'hui. »
Je me suis mise à pleurer sans élégance, le corps pris entre les contractions et une colère que je n'avais jamais eu le droit de formuler. À treize ans, Victor m'avait montré une lettre prétendument écrite par ma mère. Elle disait qu'elle voulait refaire sa vie, qu'elle n'avait pas la place pour une adolescente trop sensible. Il avait déménagé trois mois plus tard et changé notre numéro. J'avais gardé le papier pendant des années, jusqu'au jour où Gabriel l'avait trouvé au fond d'une boîte à chaussures et m'avait demandé pourquoi je conservais quelque chose qui me blessait autant.
« J'ai la lettre », ai-je dit à Mireille. « Je peux te la montrer. »
« Je veux bien. Mais je veux surtout que tu saches que je n'ai jamais écrit que tu étais un poids. »
Noé est entré avec deux gobelets d'eau et un sac de vêtements que mon amie Lise avait déposé à l'accueil. Il s'est arrêté lorsqu'il nous a vues face à face. Ma mère a reconnu le nom Delmas sur son badge de visiteur ; elle a porté une main à sa bouche.
« C'est vous, le frère de Gabriel ? »
« Oui. Vous l'avez rencontré ? »
« Une seule fois, il y a onze jours. Il est venu à mon atelier. Il m'a dit qu'Anaïs aurait besoin de connaître toute l'histoire, mais qu'il lui appartenait de choisir quand. »
J'ai senti la pièce se dérober. Gabriel était mort trois semaines plus tôt. Onze jours auparavant, il était déjà enterré. Noé a posé lentement les gobelets sur la tablette.
« Gabriel ne pouvait pas venir à votre atelier », a-t-il dit.
Mireille a pâli. « Non. Je me suis trompée. C'est moi qui ai reçu sa lettre il y a onze jours. Je l'avais rencontré la semaine précédant son accident. » Elle a respiré péniblement. « Pardonne-moi. J'ai répété les deux dates dans ma tête pendant le trajet, et elles se sont mélangées. »
Cette correction m'a blessée et rassurée à la fois. Elle n'essayait pas de fabriquer un miracle. Elle cherchait seulement ses mots sous le choc. Elle nous a montré l'enveloppe : le nom de mon mari, écrit de sa main, et une date d'envoi antérieure à l'accident. À l'intérieur, deux pages. Gabriel lui demandait de prendre contact avec moi directement, sans passer par Victor. Il ajoutait qu'il s'était renseigné sur des tentatives de contact anciennes et qu'il regrettait de n'avoir pas compris plus tôt l'ampleur du mensonge.
« Pourquoi ne m'a-t-il rien dit ? » ai-je demandé.
Mireille a baissé les yeux. « Je lui ai demandé un peu de temps. J'avais peur que tu me rejettes avant même de m'entendre. C'était une erreur. »
Élodie est arrivée au milieu du silence. Elle m'a serré brièvement la main, a examiné la surveillance et m'a expliqué ce qui allait être décidé avec l'obstétricien. Mes contractions s'étaient rapprochées. Mon corps avançait, avec ou sans réponse aux questions de famille. Mireille s'est levée pour la laisser passer.
À cet instant, mon téléphone a vibré sur la tablette. Un message de Chloé : « La vidéo prouve que tu es dangereuse. Signe ce qu'on te demande et on pourra peut-être éviter de la diffuser. » Une pièce jointe montrait l'écran de mon propre père en train de lui dicter les mots. Il ignorait qu'elle m'avait transféré cette capture par erreur, juste avant de l'effacer. J'ai tendu le téléphone à Noé.
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« Ne réponds pas », ai-je dit. « Garde-la. Et appelle Lise. »
Pour la première fois depuis le décès de Gabriel, je venais de prendre une décision sans demander à mon père si j'en avais le droit.