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Chapter 10 - Trois jours avant la signature

Le vingt-huit septembre, maman entra seule dans une étude notariale. J'avais proposé de l'accompagner. Elle m'avait répondu qu'elle avait passé assez d'années à laisser d'autres personnes répondre à sa place. Ce n'était pas un reproche contre moi ; je le compris à la manière dont elle me serra la main avant de traverser la rue. Mathis et moi attendîmes au café d'en face. Je passai vingt minutes à examiner les pâtisseries derrière la vitre, incapable d'en choisir une. Puis je commandai une religieuse au chocolat et la partageai avec lui comme si ce petit geste pouvait nous ramener à notre voyage de noces.

Jeanne sortit une heure plus tard avec un dossier sous le bras. Elle avait obtenu des explications sur l'autorisation qu'elle avait autrefois donnée à Armand et reçu des conseils sur les démarches permettant de limiter ses pouvoirs et de signaler les documents dont elle contestait l'authenticité. Rien n'était réglé instantanément. Une vérification demeurait nécessaire concernant les courriers transmis aux investisseurs. Mais elle avait demandé elle-même que toute proposition de vente lui soit désormais adressée directement. Elle me le raconta avec la prudence d'une femme qui sait qu'une phrase prononcée dans un bureau ne devient pas immédiatement un bouclier.

« J'ai aussi demandé ce qui se passerait si je ne vendais jamais », dit-elle.

Jeanne avait pris l'habitude de répéter avant chaque rendez-vous : « Je peux demander à relire. » Elle le disait en faisant ses lacets, en cherchant ses lunettes, en fermant son sac. Je me moquai gentiment d'elle un matin. Elle me répondit que, pendant des années, Armand s'impatientait dès qu'elle demandait ce que signifiait un paragraphe. À force, elle avait signé pour mettre fin à la discussion. Aujourd'hui, elle redécouvrait qu'une personne réellement pressée pouvait attendre quelques minutes ou proposer un autre rendez-vous. Cette découverte ne la rendait pas imprudente ; elle lui rendait le temps de réfléchir.

« Et ? »

« On m'a répondu que je devais regarder mes vrais comptes avant de croire les prévisions catastrophiques de mon mari. »

Nous marchâmes jusqu'à l'atelier. Sur la porte, quelqu'un avait collé un autocollant rouge représentant une maison barrée d'une croix. Nora voulut l'arracher tout de suite. Fatou lui demanda d'abord de le photographier avec la date, puis lui donna une spatule en plastique. « Maintenant, tu peux nous rendre notre vitrine », dit-elle. Nora gratta longuement la colle. La scène n'avait rien d'héroïque, mais je compris que préserver un lieu passait souvent par des gestes aussi ordinaires.

Les clientes avaient pris l'habitude de nous demander des nouvelles de la vente. Jeanne leur expliqua qu'aucune décision n'était prise et que le commerce demeurait ouvert. Une femme lui proposa de lancer une pétition. Maman la remercia, puis demanda quelques jours. « Je ne veux pas que toutes mes clientes deviennent des soldats dans une guerre qu'elles n'ont pas choisie », précisa-t-elle. Fatou approuva : défendre un commerce n'imposait pas d'exiger de chaque personne qui y entrait une confession politique ou familiale.

En fin de matinée, un représentant du projet immobilier téléphona. Il souhaitait maintenir la réunion fixée deux jours plus tard. Jeanne répondit qu'elle accepterait d'écouter une proposition écrite, en présence de la personne qui la conseillait, mais ne signerait rien sur place. L'homme parut contrarié. « Les investisseurs sont déjà engagés », dit-il. « Alors ils doivent savoir que je ne le suis pas », répondit ma mère. Lorsqu'elle raccrocha, ses jambes tremblaient tellement qu'elle dut s'asseoir.

« J'ai cru qu'il allait me gronder », avoua-t-elle.

Fatou lui tendit un verre d'eau. « Il a le droit d'être déçu. Il n'a pas le droit de t'enlever ton non. »

Léo nous appela ensuite depuis le siège de son entreprise. Il avait reçu un avertissement écrit pour avoir communiqué avec moi. Son supérieur lui reprochait une « rupture de loyauté ». Je lui conseillai de conserver le courrier et de demander conseil sur sa propre situation. Il ne devait pas se retrouver sans emploi uniquement pour nous démontrer son courage. Il répondit qu'il avait déjà pris rendez-vous. « Je n'ai pas envie de finir comme papa, mais je ne veux pas non plus jouer au martyr », dit-il. C'était une phrase neuve dans sa bouche.

Mathis profita de mon après-midi libre pour m'emmener voir son chantier suspendu depuis la rue. Une porte en bois sculpté était installée sous un échafaudage, enveloppée d'une bâche. Je lui demandai pourquoi il aimait tant les portes. Il hésita. « Quand une porte coince, les gens pensent souvent qu'il faut pousser plus fort. En réalité, il faut trouver ce qui a bougé autour d'elle. » Je le regardai, puis éclatai de rire. « Tu viens de comparer ma famille à un chambranle ? » Il rougit. « Je l'entendais mieux dans ma tête. »

Je posai ma main dans la sienne. Cela faisait neuf jours que nous étions mariés et nous n'avions toujours pas passé une soirée entière sans parler d'Armand. Mathis me demanda si je voulais qu'on réserve de nouveau une nuit à l'hôtel, plus tard, quand nous en aurions envie tous les deux. Je répondis que je préférais d'abord dîner chez nous sans regarder le téléphone. Nous décidâmes de préparer un gratin. Je notai les ingrédients sur un ticket de caisse comme un rendez-vous à défendre.

De retour à l'atelier, Jeanne avait trouvé dans sa boîte aux lettres une notification annonçant une visite technique pour le lendemain. Le courrier portait le nom d'une entreprise inconnue et affirmait que les occupants devaient laisser l'accès libre à la cave. Aucun représentant n'avait vérifié si elle avait autorisé cette intervention. Maman le lut, puis le posa sans s'affoler. Elle appela le numéro indiqué et demanda sur quelle demande écrite la visite reposait.

L'employé chercha son dossier. « Monsieur Ferrand nous a donné l'accord. »

« Monsieur Ferrand n'est pas moi. Annulez la visite et confirmez-le par écrit. »

Le silence au bout du fil dura plusieurs secondes. Puis l'homme accepta. Fatou leva les deux pouces derrière elle. Jeanne raccrocha et se mit à pleurer sans bruit. Je la pris dans mes bras après lui avoir demandé si elle le souhaitait.

« J'aurais dû faire ça il y a longtemps », dit-elle.

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« Tu l'as fait aujourd'hui. »

Une heure plus tard, la visite était officiellement reportée. Mais Léo nous envoya une photographie de la réunion interne du projet. Sur le tableau, un autre commerce du passage avait été encerclé en rouge. Si Armand ne pouvait plus prendre l'atelier de Jeanne, il chercherait un chemin par les voisins. La bataille venait de changer d'adresse.

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