Chapter 2 - La femme qui n'avait plus ses clés

À minuit vingt, Armand était toujours dans le couloir. Il s'était assis sur la moquette, d'après le froissement que nous entendions derrière la porte, et parlait au téléphone avec une tranquillité insultante. Mathis appela la réception. Il expliqua qu'un homme refusait de quitter notre étage et que nous ne souhaitions pas le recevoir. Il ne présenta ni menace ni grand discours ; il demanda simplement qu'on fasse respecter notre intimité. Quelques minutes plus tard, une voix d'employé retentit et les pas d'Armand s'éloignèrent.
Je restai devant la porte fermée longtemps après son départ. Mathis posa un verre d'eau sur le petit bureau, sans m'ordonner de le boire. « Tu voudrais appeler ta mère ? »
« Elle ne répondra pas devant lui. »
« On peut lui écrire. »
Je tapai : JE SUIS EN SÉCURITÉ. EST-CE QUE TU L'ES ? La réponse arriva aussitôt : IL A PRIS LES CLÉS. JE SUIS CHEZ MOI. NE VIENS PAS SEULE.
Chez moi, c'était aussi chez Armand. Ils vivaient dans une maison confortable à l'ouest de Nantes, achetée longtemps avant leur mariage. Maman parlait désormais de « notre » maison comme si cette petite syllabe effaçait le fait qu'elle avait payé la moitié des travaux avec l'héritage de ma grand-mère. Armand aimait les mots qui mélangeaient les comptes.
Mathis me demanda de choisir entre trois possibilités : dormir à l'hôtel, rejoindre sa sœur Inès, qui habitait près de nous, ou chercher une aide immédiate parce que j'avais peur pour maman. « On peut aussi faire les trois dans l'ordre que tu préfères », ajouta-t-il. Je lui répondis que je voulais d'abord quitter cette chambre. La robe blanche était étendue sur un fauteuil. J'avais l'impression qu'elle appartenait à une autre femme.
Nous avions prévu trois jours au bord de l'océan. Mathis proposa de conserver la réservation, au cas où je changerais d'avis plus tard. Il ne transforma pas notre voyage en sacrifice héroïque. Nous rangeâmes les vêtements, laissâmes les roses à la réception et descendîmes dans le parking. À chaque porte qui s'ouvrait, je sursautais. Dans l'ascenseur, Mathis garda ses mains dans ses poches pour ne pas me surprendre avec une caresse inattendue.
Chez Inès, le salon sentait le café froid et le linge propre. Ma belle-sœur, photographe de mariage et de portraits, portait un vieux sweat-shirt avec un dessin de pieuvre. Elle ouvrit sans poser de question. Puis elle vit nos visages.
« Le mariage est annulé rétroactivement ? » essaya-t-elle.
« Pas le mariage », répondit Mathis. « Juste la nuit prévue. »
Inès posa deux couvertures sur le canapé. Je lui demandai une pièce où changer de vêtements. Elle me montra la salle de bains et attendit dans le couloir. Cette politesse banale me fit monter les larmes aux yeux plus sûrement qu'une déclaration d'amour.
Au matin, je parvins à joindre maman. Elle parlait bas. Armand était sorti, prétendument pour acheter du pain. Elle avait trouvé la boîte des clés vide. La grande clé en laiton de l'atelier, la petite clé du local à tissus et le badge du rideau métallique avaient disparu.
« Tu peux les faire refaire », dis-je.
« Les serrures coûtent cher. »
« Perdre l'atelier coûtera plus cher. »
Silence. Puis elle lâcha : « J'ai rendez-vous à dix heures avec un homme de la société qui veut acheter. Armand dit qu'il suffira de parapher une proposition. »
« Ne signe rien avant qu'on ait demandé conseil. »
« Salomé, tu ne comprends pas tout. »
Je fermai les yeux. C'était la phrase qu'elle prononçait autrefois quand j'essayais de lui parler des coups. Je l'entendais encore à quatorze ans, assise à sa table de cuisine : tu ne comprends pas ce que ton beau-père fait pour nous.
« Alors explique-moi », dis-je. « Pas ce qu'Armand t'a dit. Ce que toi, tu veux. »
Maman répondit si doucement que je dus coller le téléphone à mon oreille. « Je voudrais dormir une nuit sans qu'on me parle de dette. »
Je proposai de la rejoindre dans un café, avec Inès, devant des gens. Elle accepta. Quand elle arriva, elle avait oublié son sac habituel et portait un manteau d'hiver malgré la douceur de septembre. Elle me serra à peine dans ses bras. Son regard s'attarda sur Mathis, puis sur le pansement discret que j'avais mis près de mon épaule.
« Armand dit que tu as raconté des horreurs. »
« Je t'ai dit la vérité il y a longtemps. »
Maman s'assit. « Je croyais… »
« Quoi ? Que j'inventais ? »
« Qu'il y avait deux versions. »
Je la regardai. Elle avait cinquante-neuf ans et les doigts déformés par les années passées sur les machines à coudre. J'aurais voulu retrouver une mère parfaite. Il n'y en avait pas au bout de cette table. Seulement une femme qui avait pris de mauvaises décisions et qui semblait, aujourd'hui, avoir peur d'en prendre une nouvelle.
Inès posa une enveloppe devant nous. « Je l'ai trouvée dans le vestiaire des invités à la fin du mariage. Elle est adressée à Jeanne. Le personnel allait la jeter. »
À l'intérieur se trouvait une invitation à une réception organisée par Armand pour les investisseurs. Le carton annonçait déjà la naissance d'un projet immobilier, à la place exacte de l'atelier de ma mère. Une phrase, imprimée en petits caractères, me serra le ventre : « Acquisition finalisée sous réserve des signatures habituelles. »
Maman porta la main à ses lèvres. « Mais je n'ai rien signé. »
« Alors pourquoi annoncer que c'est finalisé ? » demanda Mathis.
Je connaissais la réponse la plus simple. Armand avait besoin que tout le monde croie la vente inévitable, y compris Jeanne. Et pour cela, il lui suffisait de distribuer assez de beaux cartons.
« Il m'a dit qu'il possédait déjà l'accord des autres commerçants », murmura maman.
Je pris son poignet, puis attendis qu'elle serre mes doigts en retour. « On va aller parler à ces commerçants. Ensemble, si tu veux. »
Le serveur apporta trois cafés. Au moment où maman porta le sien à ses lèvres, son téléphone vibra. Armand lui demandait une photographie de sa carte d'identité « pour le rendez-vous ». Puis un deuxième message apparut : ET DIS À SALOMÉ QUE LA CAVE EST ENFIN VIDE.
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Maman renversa son café. Elle n'avait pas peur de la vente. Pas seulement.
Elle avait peur de ce qu'Armand venait de faire disparaître.