Chapter 29 - L'atelier des portes ouvertes

Six mois après notre mariage, l'atelier rouvrit officiellement sous une organisation renouvelée. Jeanne avait choisi de rester propriétaire des murs et de confier une partie plus importante de l'activité quotidienne à Fatou, selon les accords qu'elles avaient établis avec des conseils adaptés. Nous avions défini les horaires, les responsabilités, la rémunération de chacune et les formations de Nora. Il avait fallu des discussions pénibles, notamment sur les prix : rendre un service utile aux clientes ne signifiait pas travailler gratuitement jusqu'à l'épuisement.
Le matin de l'ouverture, le passage sentait la peinture fraîche et le café. Mathis avait restauré la porte de service, sans cacher les traces anciennes du bois. Un panneau discret annonçait : LES OURLETS DU PASSAGE — RETOUCHES, RESTAURATION TEXTILE ET ATELIERS. À l'intérieur, les commandes pendaient sur des cintres neufs et la machine de ma grand-mère occupait toujours sa place près de la fenêtre. Nous avions gardé les imperfections auxquelles nous tenions, réparé celles qui menaçaient le travail et renoncé à faire semblant qu'aucune inondation ni effraction n'était survenue.
Nora avait réussi une étape importante de sa formation. Elle accueillit la première cliente avec un sérieux si solennel que Fatou lui glissa : « Tu peux sourire, nous ne sommes pas à la préfecture. » Nora se détendit. La cliente venait pour un manteau dont la doublure s'était déchirée. Elle demanda si nous accepterions encore des réparations modestes maintenant que la boutique avait une enseigne neuve. Jeanne répondit que c'était exactement pour cela que nous avions rouvert. Je vis les épaules de la femme s'abaisser de soulagement.
Inès photographia les lieux avec notre accord, mais ne publia aucune image des clientes sans leur permission. Elle avait appris que l'on pouvait raconter une ouverture sans utiliser la souffrance d'une personne comme décoration. Sur la photographie choisie pour le quartier, on voyait seulement nos mains posées sur une table couverte de tissus, les ciseaux de Fatou et la vieille machine bleue. Le petit texte expliquait les services proposés et les horaires. Mon histoire personnelle n'y figurait pas. J'en fus immensément soulagée.
Nadine passa vers midi. Elle avait obtenu des réponses sur une partie des heures qu'elle contestait, et une discussion encadrée se poursuivait sur le reste de sa situation. Elle n'avait pas besoin que je détaille son dossier à nos invités. Elle me raconta simplement qu'elle avait trouvé un employeur chez qui ses horaires étaient affichés à l'avance et où l'on payait ses interventions supplémentaires. « Je vais pouvoir passer deux week-ends entiers avec mon fils », dit-elle. Fatou l'invita à prendre une part de tarte. Elles se disputèrent amicalement sur la meilleure série radiophonique des années quatre-vingt.
Clara arriva avec ses rideaux trop longs. Elle les posa sur le comptoir et déclara que ma promesse de les réparer constituait désormais une obligation morale. Je la fis payer le prix normal, puis ajoutai discrètement un petit sachet de boutons assortis. Elle me menaça de raconter à toute la ville que j'étais sentimentale. Nous nous installâmes plus tard dans la cour, où elle me parla des enfants qui fréquentaient sa bibliothèque. L'un d'eux empruntait le même roman chaque semaine parce qu'il aimait retrouver un endroit connu. Je pensai aux vieux gestes qui rassurent.
Mathis reçut dans l'après-midi un appel de son chantier. La restauration de la grande porte avait été achevée ; on lui proposait de venir assister à sa réouverture, avec les autres artisans. Son rôle avait été réexaminé et il avait repris son travail progressivement, selon les décisions prises par l'entreprise. Il avait accepté que son retour se fasse avec des conditions de sécurité claires. « Tu iras ? » demandai-je. « Si tu viens avec moi », répondit-il. Je lui demandai si c'était une invitation ou une façon de me faire travailler sur les poignées. Il admit qu'il hésitait encore.
Le projet immobilier du passage avait, lui aussi, changé. Plusieurs propriétaires avaient refusé les offres initiales et demandé des informations supplémentaires. D'autres avaient choisi de vendre à leurs conditions. Nous ne fîmes pas des voisins qui partaient des traîtres à notre cause. Chaque commerce avait ses comptes et ses projets. Leroux avait dû revoir les plans pour tenir compte des locaux qui resteraient ouverts. Armand n'intervenait plus dans les négociations concernant l'atelier de Jeanne. Les litiges relatifs à ses opérations étaient traités séparément, avec des calendriers qui n'avaient rien de spectaculaire.
En fin de journée, nous organisâmes un petit atelier gratuit de réparation de boutons pour les habitants, financé par un budget que nous avions réellement prévu. Une adolescente arriva avec le manteau de son grand-père. Une femme apporta une robe qu'elle voulait modifier après une séparation. Un homme demanda comment consolider les poches de son pantalon de travail. Nora montra à chacun un geste simple, sans se moquer des maladresses. Jeanne observa la scène près de la porte. « Maman aurait aimé ça », murmura-t-elle en parlant de ma grand-mère.
« Elle aurait surtout critiqué la longueur de tes points », répondit Fatou.
Nous éclatâmes de rire. Maman posa la main sur la vieille machine. La boîte en fer avait été conservée, après un travail de tri respectueux des personnes ayant écrit les lettres. Certaines correspondantes avaient souhaité récupérer leurs mots ; d'autres avaient autorisé la conservation privée de leur témoignage. Nous n'en fîmes pas une exposition sans demander l'avis des femmes concernées. L'atelier n'était pas devenu un musée de nos blessures. Il restait un lieu où l'on réparait des vêtements et où l'on pouvait apprendre quelque chose.
May you like
À la fermeture, je restai seule quelques minutes. La lumière glissait sur le plancher neuf et sur la photographie de ma grand-mère, remise dans un cadre modeste. Je touchai l'établi marqué lors de l'effraction. Nous avions choisi de garder une petite entaille, comblée mais visible. Elle ne disait pas seulement qu'on avait cassé quelque chose ici. Elle disait que le travail avait repris après.
Mathis m'appela depuis la cour. Nous avions rendez-vous pour choisir enfin nos dates de voyage. Je vérifiai la serrure, éteignis les lampes et sortis avec ma clé. Jeanne avait la sienne. Fatou avait la sienne. Aucune ne dépendait d'Armand pour ouvrir le lendemain.