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Chapter 23 - Les cadres brisés du passage

Le samedi suivant, Fatou arriva devant l'atelier et trouva la vitrine intacte mais la porte de service forcée. À l'intérieur, plusieurs cadres contenant de vieux patrons avaient été jetés par terre. Des morceaux de verre couvraient le plancher. Une machine avait été renversée et une table de coupe portait une profonde entaille. Il n'y avait ni message menaçant sur les murs ni signature de cinéma. Seulement le spectacle déprimant d'un lieu de travail abîmé par quelqu'un qui avait pris le temps d'y entrer.

Jeanne appela les services compétents avant de laisser quiconque toucher aux débris. Nora était venue avec sa petite sœur pour lui montrer son travail ; Fatou les emmena dans le café d'en face. Je restai dehors avec maman. Les habitants du passage s'approchaient, regardaient par la vitre, proposaient une balayette ou un coup de main. Jeanne refusa qu'on commence à nettoyer avant les constatations nécessaires. Les gens reculèrent sans protester. Ils apprenaient, eux aussi, que l'aide pouvait consister à ne pas se précipiter.

Lorsque nous fûmes autorisées à rentrer, je découvris que le cadre de la photographie de ma grand-mère avait été brisé. L'image elle-même avait glissé sous une étagère. Je la récupérai délicatement. On y voyait ma grand-mère à trente ans, un mètre de couturière autour du cou et une expression impatiente. Je me mis à pleurer en lui parlant comme si elle était assise devant moi : « Tu vois ? On essaie. » Fatou ne commenta pas. Elle posa un carton propre à mes pieds pour que je puisse y ranger l'image.

Au-dessus de l'établi, la petite horloge de l'atelier s'était arrêtée à deux heures dix-sept. Nora voulut la jeter : elle ne fonctionnait plus, et le verre était rayé. Fatou la remonta, vérifia les piles et découvrit qu'une simple pièce avait été déplacée lors du choc. Quand les aiguilles recommencèrent à avancer, tout le monde applaudit comme si nous avions gagné une bataille. Je souris devant la disproportion de notre joie. Nous ne pouvions pas réparer de cette manière les personnes qui avaient subi les violences, ni prédire les suites de l'enquête. Nous pouvions toutefois remettre une horloge en marche, et personne n'avait besoin de trouver ce geste dérisoire.

Mathis arriva avec Étienne, venu nous rendre visite pour le week-end. Les deux frères proposèrent de réparer la porte après les constats, puis demandèrent qui coordonnerait les interventions. Jeanne répondit qu'elle souhaitait un devis et l'accord de l'assureur avant des travaux importants. Étienne leva les mains : « C'est vous qui commandez. » Il passa ensuite une heure à démonter prudemment une étagère instable, une fois l'espace sécurisé, pendant que Mathis mettait à l'abri les outils de couture épargnés.

Léo apprit les dégâts par un voisin. Il nous appela immédiatement pour demander si son père se trouvait dans le quartier. Nous ne le savions pas. Il eut la sagesse de ne pas décider qu'Armand était forcément responsable. « Je vais vérifier ce dont je suis certain », dit-il. Il connaissait les entreprises qui détenaient autrefois les clés de service. Avec l'accord de Jeanne et l'aide des professionnels chargés des vérifications, la liste des accès anciens fut reconstituée. La serrure avait été changée plusieurs fois ; certaines copies avaient pu continuer à circuler. Ce constat était inquiétant, mais ne désignait pas encore un auteur.

Une caméra du commerce voisin montrait une personne entrant dans le passage de nuit, capuche relevée, puis ressortant avec un sac. L'image était trop éloignée pour identifier un visage. Le commerçant remit l'enregistrement dans les conditions demandées par les enquêteurs. Armand, informé par des connaissances, publia aussitôt un message regrettant les « méthodes violentes qui divisent notre quartier ». Plusieurs lecteurs interprétèrent cette phrase comme une accusation contre mes amis. J'eus envie de lui répondre qu'il profitait de chaque malheur. Je m'abstins. Son commentaire ne réparait aucune table et n'expliquait aucune image.

Nous passâmes le reste de la journée à trier. Nora récupéra les boutons éparpillés, Fatou protégea les commandes des clientes et Jeanne appela chacune des personnes dont le vêtement pouvait avoir été endommagé. Une cliente se montra furieuse : c'était sa seule veste convenable pour un entretien. Maman ne se défendit pas en racontant notre histoire familiale. Elle proposa des solutions concrètes et demanda ce que la cliente préférait. Cette conversation difficile me rappela que nous avions des engagements envers d'autres gens, même quand nous étions nous-mêmes en difficulté.

Dans l'après-midi, Nadine vint déposer deux sacs de vêtements qu'une association locale pouvait prêter temporairement pour des entretiens. Elle avait obtenu l'accord de ses responsables et ne voulait pas qu'on cite son nom dans un article. Éva, la jeune femme dont nous avions réparé la robe pendant la panne de courant, apporta des boîtes de rangement. Mme Roux envoya son petit-fils avec une lampe. Le passage se remplit d'objets modestes, choisis pour être utiles plutôt que photogéniques.

À dix-huit heures, nous pouvions de nouveau traverser l'atelier sans marcher sur du verre. La porte restait provisoirement sécurisée, les machines endommagées seraient examinées plus tard et plusieurs commandes avaient été déplacées chez le libraire voisin. Jeanne se laissa tomber sur une chaise. « J'ai passé la journée à expliquer pourquoi on ouvrirait de nouveau », dit-elle. « Et si je n'en avais plus la force ? »

Je m'assis face à elle. « Alors tu pourrais te reposer. L'atelier ne doit pas devenir une prison que tu défends pour prouver quelque chose à Armand. »

Fatou acquiesça. « Nous pouvons établir un vrai plan. Avec des horaires, des comptes et la possibilité de dire qu'on a besoin de repos. On n'a pas besoin d'un patron autoritaire pour organiser le travail. »

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Cette proposition resta sur la table. Elle contenait davantage d'avenir que la question de savoir qui avait cassé nos cadres, même si nous voulions évidemment connaître la réponse. Nous n'étions plus uniquement en train d'empêcher la fermeture. Nous commencions à nous demander quelle forme l'atelier pourrait prendre pour ne plus dépendre de l'épuisement de Jeanne.

En quittant les lieux, je remarquai sur le sol une petite rondelle métallique provenant de notre ancienne machine à boutons. Elle avait roulé sous le pied de la table. Je la ramassai. Mathis demanda si je voulais la garder comme souvenir. « Non », répondis-je en la remettant dans la boîte des pièces détachées. « Je veux qu'elle resserve. »

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