Chapter 7 - Une vidéo de onze secondes

À sept heures, mon téléphone affichait deux cent trente notifications. Je le retournai sur la table et préparai des tartines. Mathis avait posé une poche de froid contre sa lèvre pendant la nuit. Il parlait peu. Ce n'était pas son silence ordinaire, celui qui donnait de l'espace ; c'était celui d'un homme qui cherchait le prix exact de son geste. Je lui demandai si sa mâchoire lui faisait mal. « Moins que mon orgueil », répondit-il. Je souris malgré moi. Puis nous décidâmes de ne pas lire les commentaires avant de manger.
La vidéo durait onze secondes. Elle commençait sur le poing de Mathis et s'achevait sur Armand appuyé à l'établi. Une musique dramatique avait été ajoutée. Le visage de mon beau-père avait été figé en miniature avec cette légende : « La violence a-t-elle sa place dans nos commerces ? » Les gens répondaient comme si la question leur avait été posée en direct. Certains réclamaient que Mathis perde son emploi. D'autres célébraient un homme qui « remet un bourgeois à sa place ». Ni les uns ni les autres ne savaient que j'existais.
« Je voudrais dire quelque chose », annonçai-je.
Je revoyais avec une précision douloureuse ce qui avait été coupé : la main d'Armand autour de ma manche, la voix de Nora qui appelait Fatou, le geste de Mathis pour me dégager. Le public ne recevait qu'une image ; moi, je portais le bruit de toute la pièce. Je demandai à Inès si elle pouvait regarder la séquence sans me répéter ce que je devais ressentir. Elle accepta et confirma qu'aucun visage de cliente n'avait été flouté. Nous décidâmes de ne pas partager davantage cette publication, même pour la dénoncer. Nous avions déjà vu comment une personne peut se retrouver au milieu de milliers de téléphones sans avoir choisi d'y entrer.
Mathis me regarda attentivement. « Pour me défendre ? »
« Pour ne plus disparaître de ma propre histoire. »
Il réfléchit. « J'aimerais que tu n'aies pas à montrer quoi que ce soit pour qu'on me croie. »
« Je ne montrerai rien. Je raconterai les faits auxquels j'ai assisté. C'est différent. »
Inès passa dans la matinée. Elle savait que répondre à la vidéo par une autre vidéo risquait de m'exposer davantage. Nous parlâmes aussi du choix de ne rien publier. Finalement, j'écrivis trois paragraphes. Je précisai que mon beau-père était entré sans invitation dans l'atelier de ma mère, qu'il m'avait saisie par la manche, puis avait poussé et frappé Mathis, et que Mathis avait donné un coup avant de s'arrêter. J'indiquai que des témoins avaient été entendus. Je ne mentionnai aucune blessure ancienne, aucune accusation à laquelle une foule anonyme pourrait exiger que je fournisse mon corps en preuve.
« Tu es sûre ? » demanda Inès, son doigt suspendu au-dessus de la touche de publication.
« Oui. Et ensuite je coupe les commentaires. »
La première réaction vint d'une ancienne camarade de collège, Clara. Nous ne nous étions pas parlé depuis plus de dix ans. Elle écrivit en privé : « Je me souviens du jour où tu as disparu trois semaines. Je suis désolée de n'avoir jamais demandé ce qui était arrivé. Si tu as besoin de quelqu'un pour raconter ce que je sais, appelle-moi. » Je mis plusieurs minutes à répondre. La solidarité me paraissait presque suspecte tant j'avais appris à me méfier des gestes gratuits.
Mathis reçut un appel de l'entreprise qui lui confiait la restauration d'une porte d'église. On lui demandait de ne pas revenir sur place avant un entretien formel. La responsable reconnaissait qu'elle ne connaissait pas toute l'histoire, mais elle avait des partenaires inquiets. Mathis déclara qu'il respecterait la décision temporaire et souhaitait être entendu avant toute conclusion. Quand il raccrocha, ses épaules s'affaissèrent.
« C'était le chantier de ton grand-père », lui rappelai-je.
« C'était surtout le premier projet où on me faisait confiance pour toute la restauration. »
Il passa un doigt sur une écharde de notre table, réflexe de menuisier. « J'ai eu raison de m'interposer. J'aurais voulu réussir à éviter le coup. Les deux choses sont vraies. »
Cette nuance me fit du bien. Armand avait toujours présenté le monde en deux camps : les gens qui le respectaient et les ingrats. Mathis, lui, acceptait que protéger quelqu'un ne dispense pas de réfléchir à ses propres gestes. Nous prîmes rendez-vous avec un conseiller juridique pour lui aussi. Nous ne demanderions pas à mon récit d'effacer la réalité du sien.
À l'atelier, les clientes ne parlaient que de l'altercation. Fatou avait préparé une phrase qu'elle répétait avec calme : « Je n'ai pas l'intention de juger une vidéo qui commence au milieu de la scène. Si vous voulez une retouche, nous sommes ici pour cela. » Deux femmes quittèrent les lieux en déclarant ne pas vouloir de problèmes. Une autre laissa vingt euros de pourboire pour un ourlet à huit euros. Fatou lui rendit douze euros. « Nous ne sommes pas une collecte. Si vous voulez aider, revenez. »
En fin d'après-midi, un homme se présenta comme journaliste d'un site régional. Il voulait photographier mon dos, « pour donner de la force au témoignage ». Je lui dis non. Il insista en promettant de cacher mon visage. Fatou ouvrit la porte et lui indiqua poliment la sortie. Je n'étais pas un montage avant-après destiné à réparer la réputation de Mathis.
Jeanne avait assisté à toute la scène depuis la cabine d'essayage. Lorsqu'il fut parti, elle vint vers moi. « Moi aussi, j'ai quelque chose à dire publiquement. »
« Tu n'es pas obligée. »
« Je sais. C'est nouveau pour moi de le savoir. »
Elle écrivit de sa main une note précisant qu'elle n'avait autorisé ni la vente ni la visite annoncée par les promoteurs. Elle la signa et la plaça dans la vitrine, à côté des horaires. Ce n'était pas un règlement juridique. C'était un premier refus à hauteur de rue.
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La nuit, une enveloppe fut glissée sous la porte de notre appartement. Elle ne contenait ni menace ni révélation spectaculaire. Seulement une photocopie de ma publication, avec un trait rouge sous la phrase « mon beau-père m'a saisie ». En bas, quelqu'un avait écrit au stylo : « ATTENTION À CE QUE VOUS AFFIRMEZ. »
Je posai le papier sur la table. Mathis demanda si nous devions appeler la police pour signaler cet élément supplémentaire. Je répondis oui. Puis je pris une seconde pour regarder notre serrure. Elle fonctionnait. Je pouvais tourner la clé moi-même. Je dus me répéter que cette maison-là n'était pas la sienne.