Chapter 12 - Le discours avant les applaudissements

La réception des investisseurs devait avoir lieu dans une ancienne halle rénovée, près du fleuve. Armand avait envoyé des invitations dorées à tout le quartier, comme si le passage des Tanneurs était déjà devenu une galerie commerciale. Jeanne décida de s'y rendre avec Sarah, son conseil, et Fatou. Elle ne souhaitait pas que je l'accompagne : « Si tu viens, il ne parlera que de toi. Cette fois, c'est ma boutique qui est concernée et c'est moi qui répondrai. » Je respectai sa décision, même si je passai l'après-midi à imaginer mille manières dont il pourrait la réduire au silence.
Mathis avait obtenu un entretien avec la responsable de son chantier pour le lendemain. Il passa la journée à préparer une chronologie des faits, sans me demander d'y mettre mon nom partout. Nous apprîmes qu'Armand avait envoyé personnellement la vidéo à plusieurs entreprises locales, accompagnée d'un courrier décrivant Mathis comme dangereux. Ce n'était plus seulement une publication qui circulait : c'était une démarche dirigée contre son travail. Sarah lui conseilla de garder les messages d'origine et de laisser son propre conseil examiner les réponses possibles.
À dix-neuf heures, Inès me téléphona. Elle photographiait la réception pour un média culturel avant d'avoir découvert qui l'organisait. Elle avait tenu son engagement initial mais refusait désormais les portraits privés commandés par Armand. « Je peux rentrer si tu préfères », dit-elle. Je répondis qu'elle devait décider elle-même de son travail. Je lui demandai simplement de ne pas se mettre en danger pour obtenir une preuve spectaculaire. Elle rit : « Tu me connais, je suis déjà assez maladroite avec deux sacs d'objectifs. »
À la halle, Jeanne se présenta avec son dossier sous le bras. Armand l'accueillit d'un baiser sur la joue devant les invités. Elle ne recula pas assez vite pour l'éviter, mais elle ne sourit pas. Les personnes autour d'eux parlèrent de « réconciliation ». Jeanne leur demanda de ne pas employer ce mot pour décrire un geste qu'elle n'avait pas choisi. Quelques regards se détournèrent. Armand l'entraîna vers une table. Sarah se plaça naturellement à côté de sa cliente.
Le promoteur principal, un homme nommé Benoît Leroux, commença par présenter des images de vitrines lumineuses, de terrasses et de familles souriantes. Sur l'écran, l'atelier Les Ourlets du Passage avait disparu sous une enseigne de boutique de parfums. Fatou murmura à Jeanne : « Ils ont au moins conservé les fenêtres. » Ma mère eut un rire bref. Cette familiarité lui permit de ne pas baisser la tête quand on cita son adresse.
Armand prit ensuite le micro. Il raconta comment il avait « accompagné depuis longtemps » des petits commerçants fragiles vers une solution durable. Il évoqua son épouse avec tendresse, la décrivit comme fatiguée par ses responsabilités et annonça qu'elle serait bientôt soulagée de la gestion de son commerce. Jeanne se leva. La salle pensa probablement qu'elle allait le rejoindre pour recevoir des applaudissements.
« Je voudrais corriger une information », dit-elle.
Le micro n'était pas près d'elle. Elle ne chercha pas à le prendre. Sa voix porta assez loin pour que les premiers rangs se taisent. « Mon atelier n'est pas vendu. Je n'ai pas donné mon accord pour qu'on annonce sa fermeture. Je veux connaître les offres qui me concernent, mais je prendrai ma décision moi-même. »
Armand fit un pas vers elle. Sarah leva une main pour lui indiquer qu'elle conseillait Jeanne et souhaitait pouvoir échanger après la présentation. Il reprit son sourire. « Bien sûr, ma chérie. Nous discuterons de tout cela dans un cadre plus paisible. » Jeanne ne répondit pas à cette fausse intimité. Elle reprit sa place.
L'effet fut moins théâtral que je l'avais imaginé. Personne n'applaudit. Le promoteur passa au graphique suivant. Quelques invités chuchotèrent. Deux commerçants se levèrent néanmoins pour demander si leurs propres adresses figuraient parmi les acquisitions réellement confirmées. Leroux promit de leur communiquer des réponses écrites. Une femme demanda qui assumerait la perte des emplois pendant les travaux. Armand tenta de parler de création de valeur. La question resta suspendue dans l'air, beaucoup plus longtemps que ses slogans.
Inès m'envoya un message : ELLE L'A DIT. ELLE A GARDÉ SA PLACE. Je m'assis sur le sol de la cuisine en le lisant. Mathis me rejoignit. « Qu'est-ce qu'il y a ? » Je lui montrai l'écran. Il me prit la main. Nous restâmes ainsi, devant le four où cuisait une tarte que nous avions préparée ensemble. J'avais imaginé une revanche avec des cris et une arrestation devant tout le monde. La réalité était une femme de cinquante-neuf ans qui avait prononcé une phrase simple sans demander pardon.
Au retour, Jeanne paraissait épuisée mais étonnamment droite. Elle avait reçu plusieurs cartes de visite. Une commerçante lui avait confié avoir, elle aussi, subi des pressions pour signer une promesse de vente. Sarah proposa de la recevoir séparément si elle souhaitait des conseils. Il ne s'agissait pas de former un tribunal de quartier, mais de permettre à chacun d'examiner sa situation. Jeanne refusa le champagne que Mathis lui proposait pour plaisanter. « Je voudrais du thé et dormir quinze heures. »
Vers minuit, Benoît Leroux appela directement Jeanne. Armand venait de lui affirmer qu'elle souffrait de confusion depuis plusieurs mois et qu'il possédait un certificat lui permettant de parler en son nom. Leroux souhaitait vérifier avant de poursuivre les discussions. Jeanne s'assit sur le bord du canapé. Elle savait qu'aucun médecin ne lui avait annoncé une telle chose. Armand venait de déplacer la bataille : puisqu'il ne pouvait plus obtenir son consentement, il commençait à mettre en doute sa capacité à le donner.
« Qu'est-ce que je lui réponds ? » me demanda-t-elle.
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Je pensai à toutes les années où j'avais attendu qu'on m'indique la bonne réponse. « Tu peux demander qu'il te transmette ce qu'il prétend avoir », dis-je. « Et tu peux demander à Sarah de t'accompagner. »
Jeanne rappela Leroux elle-même. Sa voix tremblait, mais les mots étaient nets. « Je suis capable de vous demander de m'envoyer ce document. Faites-le. Et ne croyez plus une affirmation sur moi sans me la communiquer. »