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Chapter 17 - La déposition de Jeanne

Jeanne mit trois jours à écrire son témoignage. Elle commença six fois et froissa cinq feuilles. Les premières versions contenaient des phrases qu'Armand lui avait apprises : « Salomé avait un caractère difficile », « nous traversions une période compliquée », « chacun se souvient à sa façon ». Fatou les lut avec son autorisation et posa le stylo devant elle. « Tu peux décrire ce que tu as entendu sans expliquer pourquoi ton mari aurait eu raison », dit-elle. Jeanne acquiesça. Elle ne pouvait pas effacer ces années d'un trait de correcteur. Elle pouvait arrêter de les recouvrir.

Le rendez-vous eut lieu dans un service où elle fut reçue seule d'abord, puis avec une personne de confiance selon les modalités proposées. Elle raconta la porte de la réserve, l'enveloppe brandie par Armand, la peur qu'il avait entretenue au sujet de Léo et le compte rendu qu'elle avait signé. Elle n'affirma pas avoir vu tous les coups. Elle distingua ce qu'elle savait de ce qu'elle avait cru. Elle ajouta qu'elle avait récemment constaté des pressions liées à la vente de l'atelier et qu'elle souhaitait conserver les messages dans leur forme d'origine.

En sortant, elle m'appela. « J'ai fini. »

Jeanne avait demandé à Fatou de rester dans la pièce voisine pendant qu'elle rédigeait les dernières pages. Elle ne voulait pas qu'une amie lui souffle les réponses. Elle voulait simplement entendre, de temps à autre, le bruit d'une autre personne qui travaillait. Fatou cousait un pantalon et s'arrêtait lorsque maman lui demandait de lire une phrase pour vérifier qu'elle n'en avait pas changé le sens en la recopiant. À plusieurs reprises, Jeanne posa son stylo et regarda par la fenêtre. Personne ne la pressa. Le choix de parler n'allait pas devenir une nouvelle manière de lui retirer la maîtrise de ses mots.

« Comment tu te sens ? »

« Comme si je venais de retirer un meuble très lourd d'une pièce et que la marque au sol était encore là. »

Je reconnaissais son langage de couturière. Les choses se réparent rarement sans laisser apparaître la zone usée. Je lui proposai de déjeuner ensemble le lendemain, sans parler de sa déclaration si elle n'en avait pas envie. Elle accepta. Puis elle ajouta : « Je ne veux pas que tu te sentes obligée de me remercier. »

Armand apprit rapidement qu'elle avait parlé. Il tenta d'appeler Léo, puis Fatou et enfin Inès. Aucun ne répondit. Il se rendit alors au domicile de sa sœur, Monique, et organisa un déjeuner familial pour le dimanche suivant. Plusieurs cousins reçurent une invitation accompagnée d'un long message expliquant qu'Armand subissait une campagne de diffamation conduite par « une jeune femme troublée et son mari violent ». Il précisait qu'il ne voulait pas de conflit, seulement « restaurer la paix ».

Ma cousine Aurore m'envoya la capture d'écran avec une question : « Tu veux que je réponde ? » Nous ne nous étions pas vues depuis le mariage. Je lui écrivis que je ne lui demanderais pas de prendre parti sur des faits qu'elle n'avait pas vus. Elle pouvait toutefois refuser que mon histoire soit débattue en mon absence comme un menu de fête. Aurore répondit qu'elle ne viendrait pas au déjeuner. Deux heures plus tard, elle m'envoya un second message : « Je lui ai dit que je préférais vous voir séparément plutôt que de participer à son tribunal de famille. »

Je fus tentée de la remercier comme on acclame un soldat. À la place, je lui demandai comment allait son fils, qui venait d'entrer en sixième. Elle m'envoya une photo de son cartable couvert de porte-clés. Nous passâmes dix minutes à discuter de devoirs et de cantine. Je découvris le plaisir étrange de retrouver une cousine sans qu'Armand soit au centre de chacune de nos phrases.

Le dimanche, le déjeuner eut pourtant lieu. Léo s'y rendit une demi-heure, uniquement pour parler à sa tante Monique. Il nous raconta ensuite qu'Armand avait projeté la vidéo du coup porté par Mathis sur la télévision du salon. Plusieurs invités avaient protesté : « Ce n'est pas un divertissement. » Armand avait éteint l'écran, mécontent de perdre l'ambiance qu'il cherchait à installer. Monique avait posé une question simple : « Pourquoi personne ne voit ce qui s'est passé avant ? » Il avait répondu qu'il fallait lui faire confiance.

« Tu sais ce que j'ai dit ? » demanda Léo.

« Non. »

« Que cette phrase était devenue une raison de vérifier deux fois. »

Il avait quitté la table avant le dessert. Je lui dis que je ne voulais pas savoir quelles personnes avaient pris mon parti et lesquelles ne l'avaient pas fait. Il semblait déçu. « Je croyais que tu voudrais savoir que tu n'es pas seule. » Je lui répondis que je le savais désormais, mais que je ne voulais pas dresser une liste de bons et de mauvais cousins. Il comprit. Nos familles avaient toujours été gérées comme des territoires. Nous essayions autre chose.

Au cours de la semaine, Sarah nous indiqua que la déclaration de Jeanne serait versée aux démarches appropriées, sans pouvoir prédire comment elle serait appréciée. Je sentis ma colère revenir. « Elle a enfin dit la vérité. Ça ne suffit donc jamais ? » Sarah répondit que la vérité d'un témoin est importante mais qu'une procédure examine aussi les circonstances, les contradictions et d'autres éléments. Elle me demanda ce que j'attendais concrètement : une reconnaissance, une protection, une décision sur les actes récents ? Je répondis que je voulais cesser de guetter la prochaine visite d'Armand. Elle proposa que nous reprenions précisément les mesures de sécurité adaptées à la situation.

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Jeanne emménagea pour quelques semaines dans un petit studio prêté à prix modéré par une amie de Fatou, avec un contrat clair. Ce n'était ni une fugue romanesque ni une rupture de tous ses liens. Elle avait simplement une porte dont elle gardait la clé. Lorsqu'elle m'invita à prendre le thé, elle me montra fièrement une étagère montée seule. Elle était de travers. Je n'en fis aucune remarque. Elle non plus ne me demanda pas ce qu'Armand aurait pensé de la couleur des coussins.

Au moment de partir, elle me confia une nouvelle décision. « Je vais parler à Monique moi-même. Pas pour la convaincre de me croire. Pour lui dire que je ne participerai plus aux repas où l'on discute de toi sans toi. » Je la serrai dans mes bras. Je n'oubliais pas la porte de la cave. Mais, pour une fois, ma mère ne cherchait plus à m'y laisser seule.

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