strive

Chapter 26 - Le dernier seuil

Jeanne reçut une confirmation écrite que la proposition de conciliation d'Armand ne constituait pas un accord auquel elle devait répondre immédiatement. Elle choisit de ne pas se rendre à la réunion. Quelques jours plus tard, il se présenta à l'atelier en pleine matinée, malgré les demandes précédentes de ne pas venir sans rendez-vous. Fatou le vit depuis la caisse et me fit un signe discret. Je composai le numéro convenu pour obtenir de l'aide si la situation dégénérait. Puis je restai près de la porte, avec Nora, au lieu de m'enfermer seule dans l'arrière-boutique.

Armand entra avec un bouquet de fleurs blanches et un manteau coûteux. Il ressemblait au père attentif des photographies de mariage. Plusieurs clientes se trouvaient dans le magasin. Il posa les fleurs sur le comptoir et dit : « Jeanne, je viens te demander pardon pour nos disputes. » Ma mère regarda le bouquet sans le toucher. « Tu peux transmettre ce que tu as à dire par les personnes qui nous accompagnent », répondit-elle. « Tu sais que je t'ai demandé de ne pas venir ici. »

Son sourire se contracta. « Voilà où nous en sommes. On ne peut même plus parler à sa femme ? »

« On peut parler quand les deux personnes le veulent », dit maman. « Moi, pas maintenant. »

Je vis ses yeux se déplacer vers moi. « C'est elle qui te dicte tes phrases. » Je répondis que Jeanne venait de parler elle-même et que je n'avais rien à ajouter. Armand fit un pas, puis un autre. Son bouquet tomba du comptoir. Les fleurs roulèrent entre les chaussures des clientes. Nora recula vers la vitrine. Fatou demanda aux clientes qui le souhaitaient de sortir et de ne pas rester prises dans notre conflit.

Armand se tourna brusquement vers Jeanne et tenta de la retenir par le bras lorsqu'elle voulut rejoindre l'arrière-boutique. Elle se dégagea et dit assez fort : « Ne me touche pas. » Je m'avançai pour lui ouvrir le passage. Il me barra la route d'une épaule. « Tu as déjà détruit ma famille », lança-t-il. « Tu ne prendras pas aussi mon entreprise. » Je ne cherchais ni à gagner un débat ni à lui faire avouer quoi que ce soit. Je voulais simplement sortir de son chemin avec maman.

Mathis se trouvait dans la cour, où il réparait une tablette de rangement. Il entra en entendant la voix de Jeanne. Armand le vit et leva immédiatement les mains comme s'il allait être agressé. « Voilà le champion », dit-il. « Tu vas encore me frapper devant des témoins ? » Mathis s'arrêta à plusieurs pas de lui. « Laissez-les passer », répondit-il. « Je ne suis pas venu me battre. » Il avait le visage fermé, mais gardait les mains visibles et ne s'approchait pas davantage.

Jeanne traversa le seuil de l'arrière-boutique. Je la suivis. Armand tenta de me retenir par le haut de ma veste. Le tissu céda sur quelques centimètres. J'eus un sursaut si violent que mes jambes se dérobèrent presque. Mathis s'interposa sans porter de coup ; il plaça son corps dans l'espace libre, puis recula avec moi, une main tendue pour empêcher Armand de nous suivre. Fatou, déjà au téléphone, annonça que la personne qui refusait de quitter le commerce était toujours présente et qu'elle tentait de retenir les occupantes.

Armand se mit à parler très vite. Il prétendit que sa femme avait besoin d'aide, que sa belle-fille faisait une crise et que Mathis le menaçait. Aucune de ces paroles ne changea le fait simple que Jeanne lui demandait de partir. L'une des clientes, revenue près de la porte parce qu'elle avait oublié son sac, déclara calmement : « J'ai entendu madame dire qu'elle ne voulait pas de visite. » Armand la regarda comme s'il découvrait qu'un témoin ordinaire pouvait exister sans avoir été acheté.

Lorsque les intervenants arrivèrent, nous étions dans l'arrière-boutique, assises côte à côte. Mathis se tenait à l'entrée, à distance d'Armand. Je racontai les gestes que j'avais vus et montrai la couture déchirée de ma veste. Jeanne parla de sa propre demande de départ. Fatou expliqua l'appel. Les personnes présentes furent entendues selon ce qu'elles avaient observé. Armand contesta tout, mais ne put plus transformer l'incident en simple conversation privée au milieu de laquelle personne n'avait été invité.

Il quitta les lieux dans le cadre de l'intervention, en continuant à protester. Je n'éprouvai pas le triomphe que j'avais imaginé. J'avais froid. Mes doigts étaient engourdis. Nora apporta deux verres d'eau, puis ramassa le bouquet écrasé avec une petite pelle. « On en fait quoi ? » demanda-t-elle. Jeanne répondit qu'on pouvait le mettre avec les déchets végétaux. Personne ne suggéra de le conserver comme symbole.

Mathis vint s'asseoir près de moi après avoir demandé si je voulais sa présence. Je regardai ses mains. Elles tremblaient. « Tu ne l'as pas frappé », constatai-je. Il hocha la tête. « J'ai eu envie. Mais j'ai surtout voulu que tu puisses sortir. » Je posai ma tête contre son épaule. Nous savions tous les deux que la maîtrise de soi ne rendait pas un danger acceptable. Elle nous évitait seulement d'en ajouter un autre.

May you like

Le soir, nous fîmes une déclaration complémentaire sur l'incident. Sarah nous expliqua que les suites dépendraient des éléments recueillis et des décisions des autorités compétentes. Nous ne devions pas nous attendre à une condamnation avant le petit déjeuner. J'avais cessé de chercher ce genre de phrase miraculeuse. Je voulais des étapes, des réponses et la possibilité de travailler sans scruter la porte toutes les deux minutes.

En rentrant, je trouvai ma veste déchirée sur le dossier d'une chaise. Au lieu de la jeter, je l'apportai le lendemain à l'atelier. Fatou me demanda si je tenais à cette pièce. « Oui », répondis-je. « Je voudrais la réparer, mais qu'on voie encore un peu l'endroit où elle a été reprise. » Elle me donna un fil d'une couleur légèrement différente. Cette fois, je ne voulais pas qu'une couture fasse croire qu'il ne s'était rien passé.

Related Stories

Other posts